"Expédition, Mode d'emploi"
Article paru dans Montagne Magazine, en 1999. (déjà !)




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En novembre 1999, Paulo Grobel organise une expédition sur un "petit" sommet du Népal, le Singu Chuli, haut de 6501m et situé au cœur du massif des Annapurnas. Le nom, Les clefs de l'Himalaya, est évocateur : l'expédition sera en effet doublée d'une formation ambitieuse visant à rendre autonomes les participants, de la préparation jusqu'à la réalisation d'une ascension dans l'Himalaya.
En outre, Montagnes Magazine suivra attentivement ce projet novateur. Rencontre.
Propos recueillis par Jocelyn Chavy.

MM : pourquoi ce double objectif d'ascension et de pédagogie ?

PG : pour plusieurs raisons. La première, c'est que je me suis toujours intéressé, en lien avec mon métier de guide, à l'enseignement. Le coté pédagogique du métier - enseigner l'alpinisme - me passionne, et ayant débuté dans le milieu associatif, la réflexion sur le développement des pratiques sportives m'intéresse. La deuxième est plus personnelle. Depuis plus de dix ans, j'organise et encadre des expéditions au Népal et j'ai reçu énormément (peut-être grandi un peu), et j'avais envie à mon tour de donner. Une autre raison, plus technique celle-ci, c'est parcequ'il y a des gens qui ne trouvent pas leur compte dans les expés encadrés où tout est organisé.

Pour moi qui encadre ce type d'expé, je ne peux pas toujours répondre à leurs attentes en terme d'autonomie et d'enseignement. Le problème est d'apporter des réponses satisfaisantes à des personnes autonomes dans les Alpes et qui souhaitent organiser elles-mêmes leurs aventures himalayennes.

MM : au contraire de l'évolution actuelle ?

PG : disons que ce projet devrait peutmêtre contribuer à inverser la tendance. Dans les Alpes, il y a 80% d'amateurs, et 20% des gens encadrés par des professionnels. En Himalaya, c'est exactement l'inverse. L'amateurisme a la portion congrue, et c'est bien dommage. Au Népal cet automne (1998), sur les grands sommets soumis à autorisation, il y avait sept expés françaises. Une ou deux était "sportive", ayant un véritable objectif de haut niveau. Les autres étaient presque toutes des expéditions encadrées. Pourquoi si peu d'équipes en route vers les grands sommets et pourquoi une telle concentration sur les mêmes sommets ? Bien sûr une expé c'est chèr, mais je ne crois pas que le problème soit uniquement financier. Le frein le plus important est d'ordre culturel. Les gens se font une montagne de faire une expé au Népal… C'est compliqué, mais pas tant que ça ! Je pense qu'il faut donner à ceux qui le souhaitent les clefs pour réaliser une expé en Himalaya (d'où le titre donné à l'expédition au Singu Chuli). Il faudrait aussi faire savoir qu'il y a d'autres formes d'expés que les grosses entreprises américaines sur l'Everest, que l'Himalaya ne se résume pas à ces images scandaleuses largement diffusées par les grands médias. Il existe d'autres types d'ascensions, sur d'autres sommets largement plus respectueux des hommes et des montagnes.

MM : est-ce qu'une augmentation du nombre d'expés amateurs en Himalaya t'enlèverait des clients ?

PG : bien sûr que non. Ce serait comme les Alpes. Le monde des expéditions encadrées et celui des expéditions amateurs est totalement différent, et il faut que la distinction entre les deux soit le plus clair possible, sans dénigrement et sans jugement de valeur. Mais aussi, plus d'enseignement, d'incitation ne feraient qu'augmenter une pratique quasi confidentielle en France, alors qu'elle est beaucoup plus répandue dans les autres pays, chez les Anglais par exemple. Quand on observe la pratique anglo-saxonne, on s'aperçoit que les Anglais sont encore capables de vivre un alpinisme d'exploration; avec un réel caractère d'engagement, même si l'ascension est techniquement facile ou peu difficile. Tout cela se double d'une réflexion sur les moyens d'y parvenir : une petite équipe, un petit budget, pas de porteurs d'altitude et bien sûr pas d'oxygène.

MM : la solution du problème passe par la formation des alpinistes ?

PG : certainement, car l'Himalaya ne se résume pas à l'Everest et à l'Ama Dablam ! Il y a tellement d'autres sommets, certes moins hauts et moins prestigieux, mais tellement agréables à découvrir. Il faudrait aussi se dégager de la tyrannie du système métrique, qui veut que les gens s'intéressent à un 7000 et pas un 6900 et des poussières. C'est comme sur internet, il y a un réel besoin de "navigateur" pour savoir où trouver les infos, quel sommet faire, etc. Par exemple, le volet "préparation" de notre expédition au Singu Chuli est primordial. C'est en effet une des principales différences avec les expéditions "commerciales", où l'on vous propose un sommet clef(s) en main. Le fait que Montagnes Mag soit associé à ce projet est très important pour vraiment s'adresser à des alpinistes amateurs et motivés, et aussi pour diffuser au maximum l'information collectée et mise en forme par les participants (les fameuses "clefs"). Le troisième partenaire est EXPE à Pont en Royans, une entreprise de vente de matériel de montagne par correspondance, qui est parfaitement en cohérence avec la philosophie du projet. Il existe aussi une vraie synergie avec d'autres initiatives développées par EXPE et Montagnes Mag, comme la bourse aux expés.

MM : peux-tu résumer les objectifs de ton expédition ?

PG : en priorité, prendre plaisir à vivre cette ascension, mais aussi apprendre à faire tout en faisant, puis partager les connaissances acquises. Que plus tard, certains participants puissent organiser leurs propres projets... Ici l'idée d'avoir des choix à faire, et d'apprendre à faire les meilleurs choix possibles, que je ne sois là que comme conseiller technique, pour partager des connaissances, susciter des apprentissages, que nous puissions répondre, en les ayant réellement vécues à toutes les questions posées. Que ce soit une "expé mode d'emploi", au plan informationnel et matériel, logistique (aérien, autorisation, administratif, choix des agences sur place), mais aussi dans la connaissance du contexte économique et de la réalité locale. Car une expé d'alpinisme reste un vrai voyage qui peut, qui doit nous changer.

MM : toujours dans un but d'autonomie ?

PG : oui. Mais contrairement aux Alpes, en Himalaya, la part sportive d'une expé est réduite. Le domaine technique/altitude n'est pas si important. Il y a tellement d'éléments qui conditionnent le succès... L'essentiel est de savoir que pour débuter en Himalaya, les petits sommets, entre 6000 et 7000 m sont très intéressants (et pas forcément faciles), qu'ils permettent de se faire la main, de bien vivre l'altitude avec de grandes chances de réussite. J'aimerais croire que l'Himalaya n'est pas réservé à une élite d'argent ou de technique.

MM : pourquoi organiser ce type d'expé sur le Singu Chuli ?

PG : car c'est un trekking peak, un petit sommet avec des contraintes d'organisation limitées. Pour l'esthétique superbe du sommet, son cadre grandiose au coeur des Annapurnas. Plusieurs voies sont envisageables sur ce sommet, avec différentes techniques possibles (technique alpine, semi-alpine ou cordes fixes) et certaines possibilités d'exploration. En plus, un sommet proche, le Tharpu Chuli, 5500 m très beau, permet de s'acclimater de façon agréable. Mais aussi parce que je connais bien le sanctuaire, cela simplifiera mon "travail" sur place, me permettant de me concentrer sur la gestion de l'équipe, sur mes interventions, bref d'être beaucoup plus disponible et serein. En revanche, l'année prochaine, si tout se passe bien, j'aimerais proposer le même projet mais dans une région à explorer, totalement inconnue pour moi.









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