Voici le texte de présentation d'un exposé
d'Eric Boutroy, lors des rencontres Expé
& Himalaya 2003,
dans le cadre des "Cafés de l'Himalaya".
LA VIE SUSPENDUE
Approche ethnologique du quotidien himalayiste...
Un jour de novembre, camp de base du Pisang Peak, «
petit » sommet népalais de 6 000 mètres.
Depuis hier, nos tentes mouchettent de jaune, de bleu et de
mauve ce large replat situé à près de
4 300 m, encore voilé d’une petite épaisseur
de neige qu’un soleil généreux s’occupe
de ronger et que nos cheminements veinent de traces ordonnées.
Nous dominons largement la vallée encaissée
où la bouillonnante Marsyangi Kola n’est plus
qu’une courbe argentée plongée dans l’ombre
massive des premiers Annapurnas qui nous écrasent de
leurs hauteurs. Le panorama est magnifique, le silence plein
et les quelques vautours qui glissent dans l’azur contribuent
à notre impression d’isolement un peu sauvage.
Isolement ?
Pas tant que ça, car nous sommes bien, bien loin d’être
les premiers à installer notre hameau de toile sur
ces pentes. Si la neige (camouflant les déchets d’anciens
passages) peut nous faire croire à l’abandon
du lieu, les larges murets de pierre utilisés par la
cuisine nous indiquent la régularité des séjours
ici.
Pas tant que ça, car notre solitude est rompue par
l’arrivée des premiers porteurs d’un autre
groupe, des congénères amateurs pyrénéens
qui vont tenter l’ascension le même jour que nous.
Bientôt leurs tentes vont édifier, à distance
respectable, un nouveau quartier coloré à notre
village d’altitude.
Pas tant que ça, car après notre ascension,
alors que nous redescendrons, nous croiserons un américain
partant tenter le sommet avec un soutien népalais,
suivi plus bas par un autre groupe.
Ce chassé-croisé himalayen, auquel font échos
d’autres épisodes de notre voyage (rencontre
dans un lodge d’un groupe de français revenant
du Kang Guru, traces récentes de passage à notre
deuxième sommet – le Chulu, présence virtuelle
d’un groupe à l’attaque de cet Annapurna
IV qui nous dominera tout au long de nos pérégrinations,
contact vers la fin de notre descente avec l’équipe
locale d’un autre groupe ayant tenté le Pisang…),
illustre une des tendances lourdes de l’évolution
récente de l’himalayisme.
Ces scènes, banales aujourd’hui, auraient
été impensables il y a quelques décennies.
Depuis l’âge d’or de la conquête nationaliste
des plus hauts sommets du globe, on a coutume de souligner
la montée en puissance du Grand Himalayisme, faisant
reculer les limites physiques et techniques de cet alpinisme
extrême. Mais à partir des années 80,
à la suite de quelques pionniers, s’est solidement
développé en parallèle un himalayisme
ordinaire, fait d’expéditions commerciales et
amateurs. Banalisation voire vulgarisation pour les uns, démocratisation
pour les autres, cette massification répond à
une ouverture qui avait déjà eu lieu précédemment
dans les Alpes.
Quelques chiffres concernant le Népal illustrent ce
changement.
Pendant la décennie 50-60, il y a une moyenne de 23
expéditions chaque année. A l’orée
des années 80, le nombre a augmenté tout en
restant modeste (moins de 70). Mais en 2000, on pouvait officiellement
recenser plus de 1000 groupes d’alpinisme : 132 sur
des sommets d’altitude supérieure à 6500
m, 909 sur des sommets inférieurs.
Je pourrais évoquer la formidable concentration de
ces groupes sur quelques sommets « rentables »
: accessibles, faciles, connus et reconnus...
mais là n’est pas le propos et je vous assommerais
alors de chiffres.
Ce qu’il faut retenir, c’est que l’Himalaya
n’est plus seulement le terrain de jeu d’une micro-élite
(qui s’est d’ailleurs tournée vers d’autres
territoires) mais bien un espace de pratique relativement
large qui amène un nombre important de gens à
dépenser pas mal d’argent, de temps et d’énergie
pour aller fureter dans ces terres lointaines.
Comment comprendre ces voyages ? Qu’est-ce qui se
passe là-bas ?
Sans doute, il y a l’envie d’aller toucher un
peu du mythe des montagnes les plus hautes du globes.
Sans doute il y à travers les dimensions sportives
et aventureuses quelque chose de la performance, de l’extrême,
même s’ils sont relatifs.
Bien entendu, il y a la motivation du sommet et de
l’altitude :
franchir des seuils symboliques,
atteindre une cime remarquable.
Mais je vais prendre le risque de vous parler d’himalayisme
en oubliant d’évoquer le sommet.
J’ai choisi de m’attarder sur le vécu du
pratiquant, sur l’expérience commune de cet alpinisme
lointain.
Un voyage n’est pas qu’un déplacement
dans l’espace, mais c’est aussi un changement
d’état.
L’idée que je vais développer maintenant
est que dans l’ailleurs et l’altitude,
on va expérimenter un changement d’état
physique et social, on va jouer à relâcher l’ordinaire
de notre société.
Cette mise à distance est lisible à différents
niveaux, dont je vais esquisser quelques ingrédients.
Pour me suivre, il faut accepter l’idée que notre
société est charpentée par des lois et
des règles sociales et culturelles au moins aussi importante
que l’arsenal législatif. Ces normes guident
et orientent tous nos comportements et nos perceptions (ex.
: apparence, comment se comporter en public, la distance entre
les corps, les manières d’utiliser son corps).
Donc il faudra garder en tête que les points que je
vais présenter se dessinent à chaque fois en
contrepoint d’éléments de notre condition
ordinaire (éléments que je ne préciserais
pas forcément à chaque fois). Il faut ajouter
que le tableau que je vais dessiner n’est pas rigide.
Comme dans une recette, chaque pratiquant réalise sa
petite cuisine personnelle en dosant selon ses goûts
les ingrédients que je vais évoquer :
1. Mise à distance du familier
L’éloignement géographique de l’expédition
engendre une évidente séparation sociale (familiale,
amicale, professionnelle…).
Cette déliaison est d’autant plus forte que ce
voyage est long, et que malgré des facilités
apportées par les progrès technologiques, la
communication reste globalement impossible ou laborieuse.
Ce déracinement est accentué par la coupure
de la marche de notre société (l’actualité)
et des rythmes et routines de notre quotidien.
2. Dépaysement
Quels que soient ses territoires, l’Himalaya est en
pays exotiques où le sportif sera confronté,
qu’il le recherche explicitement ou non, à la
différence (culturelle, économique, religieuse,
etc.) et aux inégalités.
Même si la rencontre avec l’autre est difficile
ou modeste, canalisée par la logistique ou l’objectif,
l’expérience exotique questionne, parfois bouscule,
nos certitudes occidentales.
Ce dépaysement est soutenu par le fait d’aller
fureter dans un milieu naturel, puis dans le monde de la haute
altitude bien différent de notre monde de la plaine.
3. Transformation de la perception du temps
J’ai déjà évoqué la durée
qu’implique une expé (durée elle-même
déterminée par l’altitude nécessitant
de s’acclimater, les distances et certaines contraintes
de déplacement obligeant à marcher). Mais dans
cet intervalle conséquent que dure le voyage, le rapport
au temps lui-même va changer.
Vivre une expédition, c’est d’abord être
en vacances – aussi extrêmes soient-elles. Cela
implique un état de disponibilité particulier,
nourri de la rupture évoquée tout à l’heure.
A cela s’ajoute un changement de rythme de vie basé
globalement sur le jour, voire le soleil ;
une exigence de la lenteur : marcher lentement, faire des
étapes courtes, avoir de nombreux temps d’attente
(volontaires ou contraints) ;
un ralentissement et parfois une modification directe des
perceptions ordinaires en haute altitude.
4. Relâchement des codes sociaux
Etre en expé, c’est d’abord passer d’un
mode de vie sédentaire et urbain à une condition
semi-nomade.
Mais cette insertion ambulante en milieu naturel est surtout
l’occasion de desserrer, voire de renverser le carcan
normatif de notre civilisation. Ici, il me faudrait évoquer
l’inconfort (même temporisé par la logistique
locale), la promiscuité, la négligence corporelle
(laisser aller de l’hygiène, naturalisation de
l’apparence), une certaine mise à nu de l’intime
(excrétions, douleur, faiblesse).
5. Réappropriation de son corps
Une expé, c’est un moyen de se sentir exister.
(je sens donc je suis) Bien loin des cocons et des protections
de notre société, cette activité permet
de mobiliser toute la sensibilité de l’alpiniste.
Ici, il faudrait évoquer toute la palette sensible
peu utilisée chez nous que la pratique remet à
jour.
Dans cet ingrédient, inconfort et douleur ont une place
particulière. Des petits bobos et autres courbatures
jusqu’au mal aigu des montagnes, la souffrance ne serait
pas seulement le prix à payer pour rejoindre un sommet,
mais un moyen de s’éprouver et de se prouver
que l’on existe.
Cette exploration de soi prend en altitude une dimension particulièrement
forte avec les troubles physiques et mentaux dus à
l’hypoxie.
Il faut évoquer également la dimension du risque.
A des dosages variables, l’exposition de son intégrité
corporelle est un moyen de prendre plus fort possession de
soi-même.
6. Simplification de l’existence
Attention : ne signifie pas facile, mais réduction
des éléments à gérer au quotidien.
Vivre en expédition, c’est retrouver la saveur
des besoins élémentaires dans le cadre d’une
vie un peu primitive (valeur de l’eau, goût de
la nourriture…).
Les objectifs de l’activité (et donc des journées)
sont rudimentaires : marcher, rejoindre tel point, porter
tel charge…
D’autant que dans bien des cas la prise en charge (logistique
par le staff local, parfois technique pas l’encadrement)
transfère organisation, taches quotidiennes à
d’autres personnes.
Les rôles mêmes joués par chacun au sein
du groupe sont simplifiés (alors qu’au quotidien,
il faut jongler avec les identités de notre théâtre
social).
7. Un groupe de type communautaire
Dans ce contexte de rupture, une expédition, c’est
une sorte de micro-société plutôt fermée,
solidarisée autour d’un objectif partagé
et caractérisée par une forte promiscuité
et une relative suspension des origines sociales (on se rencontre
malgré des caractéristiques ou des origines
différentes).
Dans ce huis-clos, on pourrait parfois deviner un certain
élitisme vis-à-vis de l’extérieur.
Cette sorte de petite communauté se distingue de l’anonymat
et de la foule de la vie urbaine de notre société.
L’altitude, la nature sauvage,
l’ailleurs culturel créent un espace-temps autre
où les transgressions sont possibles. Dans la fuite
de soi et de chez soi, on peut y jouer une rupture avec la
routine, la banalité et les contraintes de la vie ordinaire.
Mais cette vie suspendue reste temporaire. On ne vit cette
parenthèse existentielle que pour mieux revenir chez
soi et en soi.
Le paradoxe de cette évasion est qu’elle a une
histoire, et est charpentée par des représentations
bien commune. Pouvant être reconnue par tout le monde,
elle est finalement solidement enracinée dans notre
société.
L’exilé volontaire resterait un intégré.
Mais cela est une autre histoire…

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