XVème Colloque international
du C.R.L.V.
“ Récits du dernier siècle des voyages
”
Centre de Recherche sur la Littérature de Voyage (Paris
IV – Sorbonne)
Château de la Napoule, 13-14 et 15 juin 2002
D’UN SAUVAGE, L’AUTRE
Les figures de l’altérité dans
les récits d’expéditions en Himalaya
Eric BOUTROY
Introduction
“ Au crépuscule, nous pénétrons
dans le village misérable de Thinigaon. Les indigènes,
très primitifs, y sont d’une saleté repoussante.
Ils nous dévisagent avec méfiance. Une troupe
hurlante, déguenillée, digne d’une Cour
des Miracles nous conduit à la seule maison convenable.
”
“ Dans les montagnes, les conventions de la société
semblent très lointaines. Le savoir vivre disparaît
et les alpinistes redeviennent des primitifs. Le premier dérapage
vers la barbarie se manifeste d’abord par le langage.
Borborygmes et grommellements, rires ineptes, jurons et grossièretés,
grognements monosyllabiques, soliloques et la perte complète
de l’art de la conversation sont des signes qui indiquent
que l’on est resté là-haut trop longtemps.
(...) Sur le chemin du retour, lorsque le chef du premier
village que nous avons traversé nous a demandé
de nous laver et de nous rhabiller, nous avons compris que
nous étions tombés bien bas. ”
Si cinquante ans séparent ces deux témoignages
d’himalayistes, leur propos nous semble condenser le
voyage que nous vous proposons d’effectuer dans les
récits d’ascension himalayens. L’histoire
de cet alpinisme s’inscrit de plain pied dans celle
du siècle qui vient de s’écouler. Débuté
par les explorations pionnières de la fin du 19ème
siècle, poursuivi par la conquête des “
géants ” dans les années cinquante-soixante,
l’himalayisme est aujourd’hui une activité
complexe, entremêlant d’une part exploits médiatiques
d’une élite et d’autre part démocratisation
et commercialisation d’une pratique “ ordinaire
”.
“ La montagne sans phrases n’existe pas ”
: comme cela est maintenant couramment reconnu, l’invention
de l’alpinisme a été indissociable de
celle de son écriture témoignage.
L’himalayisme n’a pas échappé à
cette règle, étant à la source d’une
abondante littérature. Là où l’alpinisme
européen s’est fixé dès le début
du 20ème siècle dans le genre du récit
d’ascension, la littérature himalayiste a conservé
tout au long de ce siècle une forme syncrétique,
mêlant rapport historique, relation de voyage et narration
aventureuse à la chronique d’une escalade. De
l’exotisme explorateur des premières ascensions
à l’hétérophilie du tourisme d’aventure
actuel, ces récits d’expédition peuvent
être considérés comme un type spécifique
de récit de voyage à tonalité sportive.
Si l’âge d’or de ce genre date des années
cinquante (rappelons les deux millions et demi d’exemplaires
vendus d’Annapurna Premier huit mille écrit en
1951 par Maurice Herzog), la production ne s’est jamais
tarie et l’aura de ce champ littéraire continue
à dépasser les simples pratiquants.
Cette littérature au style généralement
convenu et aux figures stéréotypées offre
au chercheur bien des pistes d’exploration. Nous nous
contenterons ici d’effleurer un des ingrédients
du voyage en interrogeant le statut imaginaire des autochtones,
portant une attention particulière à ce qui
constitue à nos yeux le parangon de l’indigène
montagnard : le Sherpa.
En parcourant un siècle de récits himalayistes
, nous essayerons de voir comment cette figure exemplaire
permet d’éclairer les transformations des représentations
de l’altérité himalayenne. Cette évolution
pourrait être divisée en trois grandes périodes
dont nous allons tenter de présenter diachroniquement
les principaux éléments.
L’Altérité première
La découverte des montagnes himalayennes débute
à partir dans la seconde moitié du 19ème
siècle et entame en ce qui concerne les relations à
l’autre une période qui durera jusqu’à
l’orée des années trente. La fin de l’âge
d’or de l’alpinisme en Europe amène les
pratiquants à chercher de nouveaux espaces de jeu,
plus loin et plus haut. Toutefois l’himalayisme naissant
échappe encore à une logique clairement sportive,
restant dans cette période pionnière soumis
à une volonté d’exploration. Participant
à l’invention de la mystique de l’aventure
, ces voyages ont pour but de reconnaître des terra
incognita.
A cette époque, les expéditions – petits
groupes privés issus de familles riches ou ensembles
militaires – sont moins portées par l’ascension
des sommets que par la découverte d’espaces inconnus.
Qu’elles visent à remplir les nombreuses taches
blanches des cartes ou qu’elles aient pour objet l’expansion
d’une nation occidentale (en premier lieu une Angleterre,
contrant la Russie ou pacifiant le Karakoram), ces expéditions
sont marquées par une logique impérialiste à
l’image du jeu de dénomination/appropriation
des sommets. Les alpinistes (pour bonne part issus de l’armée)
sont imprégnés par une idéologie de domination
que l’on va retrouver dans les représentations
des populations locales.
Les pionniers himalayistes vont comme leurs précurseurs
dans les Alpes recruter des autochtones pour leur servir de
porteurs et de guides. De même ils vont être au
cours de leurs itinérances en contacts (source de ravitaillement,
élément du décor) avec des habitants
des zones montagnardes. Un cliché de ces récits
d’exploration consiste alors en la célébration
d’un milieu naturel ambivalent, tendu entre splendeur
majestueuse et hostilité sauvage. Mais des monts sublimes
aux monts affreux, les indigènes ne conservent que
les qualités des seconds.
Avant tout, il faut préciser que la place accordée
aux autochtones dans les textes est extrêmement réduite.
. Lorsque ceux-ci sont évoqués, les brefs portraits
répètent les mêmes éléments.
Le montagnard incarne la figure du sauvage dont il décline
le versant négatif aussi bien physiquement que moralement
: arriéré, sale, obtus, plaintif, malhonnête,
il est écrasé par une nature trop forte dont
il n’a au mieux qu’hérité la robustesse.
Escamotant les échanges commerciaux et les émigrations,
les explorateurs décrivent des indigènes coupés
du monde dans un espace-temps suspendu. De toute évidence,
ce schème d’appréhension recycle une vision
héritée des écrits des premiers explorateurs
alpestres. Mais ici la primitivité rêvée
du montagnard est accentuée par l’altérité.
A la distance temporelle (entre premier âge de l’enfance
et moyen-âge occidental) et à l’influence
d’une montagne démesurée se greffe la
problématique de l’absolue différence
: impossibilité de communiquer (importance des marqueurs
langagiers) et discontinuité culturelle (les croyances
et superstitions apparaissent alors comme un thème
de dénigrement) s’ajoutent à une différence
inscrite “ naturellement ” dans les visage, les
apparences et les odeurs (sujets des rares descriptions).
Cet Autre est alors indistinct, innommé et irrésorbable.
Sous le qualificatif de race mongole, il n’est d’ailleurs
guère de différences entre les coolies des collines
recrutés parmi les membres les plus pauvres de leur
communauté et les habitants des hautes montagnes. Pourtant
certains échappent à l’anonymat.
“ Un élément fort de note organisation
était un groupe de quatre sous-officiers gourkhas aimablement
mis à notre disposition par [l’armée]
”
Le seul cas singulier, exception confirmant la règle,
est celui des Gurkhas servant comme fantassin dans l’armée
britannique. Employés dans les expéditions à
partir de la fin du 19ème siècle, ils semblent
bénéficier de l’héritage de leur
acculturation et se voient reconnaître des qualités
qui se sédimenteront ensuite autour de la figure du
Sherpa.
Appréhendé selon une idéologie impérialiste,
l’Autre est alors une sorte de repoussoir dont la misère
justifie l’utilisation et la colonisation par un sahib
bardé de certitudes. Mais le fossé semble si
grand entre les deux pôles qu’il paraît
presque délicat d’y voir une hiérarchie.
Cette période peut ainsi être schématisée
assez simplement.
Figure 1 : Le temps de l’altérité
1880-1930
Le Sherpa médiateur
Les années qui suivent la première guerre mondiale
voient se transformer cette période. A partir de la
fin de l’entre-deux guerres, et surtout de l’âge
d’or des années cinquante, on voit émerger
avec le Sherpa une figure inédite révélant
l’évolution des mentalités comme des modalités
de pratiques.
A l’image de l’Angleterre s’étant
lancée dans les années vingt à l’assaut
d’un Everest transmué en troisième pôle,
les expéditions sont devenues progressivement des affaires
d’état. Dans le contexte d’une compétition
exacerbée entre nations, l’objectif est alors
de conquérir des sommets symboliques. Jusqu’aux
années soixante-dix, des comités nationaux vont
organiser des entreprises gigantesques (des centaines de porteurs,
des tonnes de matériel, des mois sur place…)
dont l’exigence de réussite va amener les sahibs
à faire un peu évoluer la place des indigènes.
Nous avons évoqué le cas de l’emploi des
Gurkhas : ceux-ci étant déjà soldats,
ils n’avaient pas besoin de se spécialiser dans
une activité moins intéressante. Ils disparaissent
ainsi des récits avec la seconde guerre mondiale, redevenant
une figure de l’armée anglaise. Au contraire
d’autres ethnies vont s’engager dans l’emploi
expéditionnaire. Parmi celles-ci les Sherpas, bien
qu’originaire d’un Népal encore fermé
à l’occident, vont progressivement se faire remarquer.
Cette émergence puis cette reconnaissance s’enracinent
dans un ensemble subtil de facteurs sociaux, économiques
et historiques . Autant d’éléments dont
ne s’embarrasse pas la littérature himalayiste.
Le changement et la complexité s’y trouvent écrasé
par une essentialisation du Sherpa. En naturalisant ses qualités,
on élabore une catégorisation fixe qui dissout
les individus en un prototype.
Si la lecture rétrospective des premières évocations
rappellent le caractère historique de cette figure
(en 1924 l’anglais Irvine dénigre encore dans
son journal sans distinction ses acolytes d’ascension
), il est clair que le Sherpa acquiert très vite ses
différentes valeurs.
La plupart des éléments sont déjà
présents sous la plume de Pierre Allain retraçant
la première expédition française himalayenne
en 1936 . Ce surgissement peut s’expliquer notamment
en ce qu’il perpétue une idéalisation
rousseauiste qui s’est déjà opérée
dans les Alpes avec les guides de haute-montagne. Archétype
de l’habitant des montagnes (“ race montagnarde
particulièrement bien adaptée ” selon
Frison Roche ), il va incarner le bon sauvage. Les critères
de cette excellence sont aussi bien physiques que moraux.
D’une part, l’influence de l’environnement
devient positive, le Sherpa héritant de la montagne
sa force, sa robustesse, son énergie et sa volonté
(ainsi qu’une adaptation spontanée à l’altitude).
D’autre part on va magnifier sa bonne humeur, sa bonté,
son honnêteté, sa loyauté ou sa modestie.
Quant à ses imperfections, elles ne portent guère
à conséquence. S’il est au départ
“ faible techniquement ”, il est tout de même
capable “ bonne volonté aidant ” de “
devenir un grimpeur convenable ” . Dans un premier temps,
on va disqualifier sa religiosité trop marquée
par les superstitions. Mais petit à petit, ce trait
va lui-même devenir positif, renvoyant sur fond bouddhiste
à une valorisation de la tradition, de la sagesse et
de l’authentique.
Par delà, par sa sérénité, son
amour profond de la montagne, sa générosité
et son sens de la solidarité, il va permettre de réintroduire
un thème fécond du discours sur les montagnards
: le mirage irénique de la communauté alpine
pauvre mais heureuse. Habitant des plus hautes terres, il
assure “ l’éternelle résurgence
de l’utopie rousseauiste. ” . Ce rapide portrait
appelle deux commentaires. Chaque qualité est le contrepoint
des défauts qui continuent d’être attribués
aux autres indigènes (coolies, villageois). L’autochtone
continue à être un repoussoir, même si
parfois l’écrivain peut se laisser aller à
une relative compassion. Le Sherpa apparaît comme une
définition contradictoire des autres qu’il va
alors naturellement être apte à commander. Frison
Roche résume dans son histoire de l’alpinisme
parfaitement cette distinction :
“ Ne confondons pas les Sherpas, véritables guides
professionnels de l’Himalaya, et les coolies, misérables
porteurs (...) ceux-ci sont frondeurs, prompts à l’enthousiasme
comme au découragement, et leur conduite dépend,
en grande partie, de la psychologie du sahib qui les dirige.
”
Humilité, fidélité, dévouement…
une bonne part des qualités qui lui sont reconnues
le cantonne dans sa place de dominé. Les autres correspondent
à des aptitudes à teneur héroïque
qui le rapprochent de l’alpiniste. S’il reste
différent, on lui accorde une certaine ressemblance.
Avec le Sherpa, l’himalayiste a trouvé son partenaire
idéal : serviteur d’élite, il va devenir
un auxiliaire indispensable (chef des porteurs) pour finalement
être élevé par l’écrivain
dès les années cinquante au rang de compagnon.
Si l’ascension de l’Everest en 1953 par Tenzing
Norgay fait bien figure d’événement fondateur,
ses récits figent des clichés qui s’étaient
déjà sédimentés. En quelque sorte,
dans le Sherpa tout est bon pour l’alpiniste car il
permet tout à la fois d’accéder (symboliquement
et matériellement) à un territoire défendu,
de diriger les populations locales et de se valoriser à
travers son partenaire.
Il est remarquable de constater comment une égalité
de façade et une évocation de la camaraderie
montagnarde occultent la médiation marchande et la
domination de ce type de rapport (aspect très bien
illustré chez M. Herzog). On assiste ainsi dans le
discours à un déplacement axiologique qui distingue
le Sherpa des autres autochtones en le rapprochant des sahibs.
Apprivoisé, cet sorte d’émissaire de la
montagne est devenu pour l’alpiniste un médiateur,
un passeur entre soi et l’autre monde (qu’il s’agisse
de l’ailleurs ou de l’altitude). Mais cette reconnaissance
ne doit pas camoufler la domination : elle reste celle du
maître à son séide, et tout le discours
rappelle le paternalisme patent de cette relation. Derrière
le rapprochement, les différences ne sont pas oubliées
(elles apparaissent régulièrement) mais sont
le temps du voyage dépassées. Devenu en lui-même
une valeur, le Sherpa va servir dès lors d’étalon
pour mesurer ethnie ou individu. Ainsi en va-t-il lors d’une
ascension au Pakistan en 1954 où Walter Bonatti écrit
:
“ Madhi est toujours en excellente condition. Cette
homme formidable a toujours été, parmi les Hunzas,
le meilleur en tout. A mon avis, il est le seul de son peuple
à pouvoir égaler les meilleurs sherpas du Népal.
”
Si l’on se résume, on voit que le schéma
a donc évolué, une hiérarchisation venant
remplacer l’absolue différence.
Temps 2 : L’invention du médiateur
1930-1975
Tourisme et transversion
A l’aube des années quatre-vingt, ce modèle
va se complexifier à la suite d’un certain nombre
de bouleversements. On assiste à un reflux marqué
des grandes expéditions nationales et de leur logistique
massive tandis que l’himalayisme se développe
considérablement sous une double évolution.
Premièrement monte en puissance une pratique de performance
basée sur une économie de moyens : réduction
des participants, faible encadrement, moins de temps…
Deuxièmement apparaît une pratique “ de
masse ” qui à la suite de l’essor du trekking
va voir s’inventer un himalayisme commercial.
Parallèlement l’occidentalisation des pays d’accueil
s’est précisée. Les Sherpas se sont spécialisés
dans l’accompagnement des activités de montagne
et certains anciens porteurs sont devenus des entrepreneurs
possédant leur propre agence de prestations d’accompagnement.
De source de revenu, le travail alpinistique est devenu un
facteur d’ascension sociale chargé de prestige.
Toutes ces transformations ne sont pas sans conséquence
sur le discours des himalayistes. Fait majeur, l’irruption
de la figure du touriste va bouleverser l’économie
relationnelle qui prévalait jusqu’alors. Rejouant
pleinement la problématique du “ le touriste,
c’est les autres ” , l’himalayiste va chercher
à se distinguer de cet anti-voyageur.
Le touriste, incarné suivant les auteurs dans le hippie,
le vacancier, le trekkeur ou le mauvais alpiniste, apparaît
pleinement comme un repoussoir : imperméable à
l’authentique, superficiel, pressé, vulgaire,
il est celui qui dégrade le voyage himalayen. L’himalayiste
n’a alors de cesse que de dénoncer ce mauvais
double incapable de saisir la réalité.
Cet anti-héros devenu faire-valoir, les autochtones
vont changer de place. S’ils restent loin du Sherpa,
on leur prête d’autant plus attention (critique
de leur condition de vie ou de travail, identification, connaissance
“ véritable ”…) que cela permet de
se distinguer d’un touriste dont on dénonce alors
la cécité et l’irresponsabilité.
S’ils restent différents, les indigènes
sont devenus pensables pour un himalayiste devenu hétérophile.
Du côté du Sherpa, l’image n’a guère
changé, correspondant globalement au canon précédemment
dessiné. Ses qualités techniques semblent s’être
précisées, le discours lui reconnaissant une
valeur de proto-alpiniste (formidable auxiliaire sur les voies
normales, il ne s’est pas encore affranchi de l’occidental
pour devenir son égal face à la montagne). Toutefois
l’occidentalisation du montagnard ne va pas sans poser
de questions. On retrouve ainsi chez certains auteurs une
certaine déploration des influences de la modernité.
Il reste que pour la plupart d’entre eux les changements
matériels n’ont pas dégradé le
fond vertueux de ce personnage. Au contraire, de sauvage,
le Sherpa dans un déplacement sémantique devient
un modèle de conciliation entre tradition et modernité,
nature et culture. Pour l’alpiniste, il peut alors devenir
une référence, attestation de la valeur de sa
pratique. Greg Child évoque ainsi le cas de Lydia Bradey,
première femme à gravir l’Everest sans
utilisation d’oxygène artificiel :
“ Elle s’était sentie tellement fière
quand un sherpa la voyant arriver avait dit “voilà
une femme très courageuse”. ”
A l’image de cette déclamation de Marc Batard,
les sherpas deviennent porteurs d’un message directement
hérité de l’imaginaire des philosophes
du 18ème siècle :
“ Quelle joie de vivre chez ces gens ! Et quelle leçon
pour nous, Occidentaux repus et empêtrés dans
nos égoïsmes et notre confort. (...) En dépit
d’une pauvreté endémique, je ne connais
pas de peuple plus accueillant, plus souriant, débordant
de patience, de tolérance et de gentillesse. ”
Si d’un mouvement le Sherpa se rapproche de l’himalayiste,
ce dernier en retour opère un glissement inverse.
Désenchanté, l’alpiniste exprime dorénavant
des doutes sur sa société et son identité.
Loin des certitudes civilisatrices, il met là bas à
distance ses propres origines, cherchant à retrouver
une part authentique de lui-même jusqu’alors refoulée,
endormie par la société (il s’agit là
encore d’un refrain qui n’a rien de nouveau).
Car l’expédition va être pour son conteur
l’occasion de devenir autre. Dans cet ailleurs temporaire,
l’himalayiste va pouvoir jouer sur deux directions comme
autant de stratégies permettant de prouver sa valeur
et sa différence vis-à-vis du touriste. D’un
côté on peut lire dans la sensibilité
orientaliste ou un goût pour le bouddhisme un déplacement
vers l’endotisme, ce contre exotisme qui amène
à s’identifier au Sherpa, devenu dès lors
l’horizon ultime de sa conversion. D’un autre
côté, l’alpiniste expérimente un
changement d’état et un renversement des comportements
ordinaires : jeu avec la souffrance, affaiblissement, ensauvagement,
saleté, promiscuité extrême, etc. A l’instar
du portrait dessiné par Greg Child cité en préambule,
entre indigénisme et régression, le voyageur
de l’altitude joue alors une singulière étrangeté
à lui-même, barbare à sa propre société.
En ce troisième temps, on peut constater la complexification
du schéma relationnel. Dominant et se distinguant des
deux autres figures, Sherpa et Alpiniste se sont rapprochés.
A sa manière, le Touriste se retrouve à la place
originelle de l’himalayiste.
Temps 3 : Irruption du Touriste et transversion
1975-2000
Épilogue
En parcourant brièvement un siècle de littérature
himalayiste, nous avons vu évoluer les représentations
de l’altérité. Parmi celles-ci, le Sherpa
incarne sans doute une figure du médiateur que l’on
pourra retrouver dans bien d’autres contextes. Ainsi
la littérature coloniale semble être riche (le
janissaire, le drogman ), quels que soient les continents
de ces personnages ou peuples intermédiaires entre
soi-même et l’autre. Mais ce cheminement aura
permis également de rappeler que l’alpiniste
himalayen est un écrivain voyageur comme les autres,
n’échappant en rien au jeu codifié du
dénigrement de son antihéros que représente
le touriste. A ce titre, de l’impérialisme des
premières explorations à la touristification
de l’aventure, les récits d’expédition
constituent en ce dernier siècle un révélateur
des transformations de la place du voyage.
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