Manaslu 2009...
La chronique de François Damilano
Recueilli par Eliane Patriarca.
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Dernière mise à jour le Mardi 11 août 2009

 



Le sommet du Manaslu est en vue, il est 6 h du mat.
Et pourtant, je suis en train d'expliquer à Philippe qu'il nous faut redescendre.
Le mauvais temps arrive...

En avant première, un petit document PDF avec quelques photos et la présentation du film de François.

 

Chronique d'un 8000
Par François Damilano

Il est guide de haute montagne à Chamonix. Un guide très «paternant», dit-il, dans l'empathie avec ses clients. Mais pour l'expédition qui partira lundi de Katmandou à l'assaut des glaciers et des pentes du huitième plus haut sommet du monde, le Manaslu (8163 mètres), au Népal, François Damilano va devoir réfréner ses réflexes, inventer une autre relation avec les clients -huit hommes de 27 à 61 ans- engagés dans l'aventure.

Caméra en main, le guide se veut cette fois «témoin privilégié». «Je ne ferai pas un film sur la performance, précise ce spécialiste des grandes escalades glaciaires, auteur de nombreuses premières, dans les Alpes au Népal ou au Canada. Je veux montrer le quotidien des clients, la trivialité de la réalité: aller pisser dans une bouteille, se laver, manger sous la tente… Il existe plein de films d'aventures en montagne, mais peu racontent pourquoi et comment on fait une expé», souligne-t-il.

Le film témoignera aussi de la singularité de cette expédition menée par Paulo Grobel, guide à la Grave, himalayiste passionné. L'ascension se fera en effet suivant la «progression» douce, une méthode que tous deux expérimentent ensemble comme guides depuis plusieurs années et que François Damilano a expliquée dans un bref documentaire «La stratégie de l’escargot».

Issue d'une réflexion critique sur l’accompagnement des clients en Himalaya tel qu'il est pratiqué depuis les premières expéditions commerciales des années 70, cette méthode conjugue une progression continue avec une acclimatation douce, l’objectif étant de réduire les traumatismes dus à la très haute altitude. A cet effet, l’ascension se fait par petits paliers, depuis le camp de base, et en autonomie complète depuis celui-ci. La différence d’altitude entre deux nuits ne devant pas dépasser les 300 mètres de dénivelé pour une acclimatation optimale, le nombre de camps d'altitude est multiplié par deux. Plutôt que d’incursions brèves avec redescente au camp de base, comme c’est l’habitude en Himalaya pour les expéditions commerciales, il s'agit donc d'un voyage en altitude, lent et calme, pour restreindre la souffrance et tenter de cultiver le plaisir. « Nous resterons quinze jours en haute altitude entre 5000 et 8200 mètres », précise François Damilano. A l’écart des circuits touristiques traditionnels, un peu oublié, le Manaslu devrait bien se prêter à l’expérience. «Avec mon film, je veux aussi témoigner de cette réflexion sur l'accompagnement en haute altitude, qui exige une implication plus grande des clients et des guides.»

La progression douce, avec ses étapes courtes, garantit aux participants beaucoup de temps pour se reposer, laisser l’organisme récupérer et s’habituer à l’altitude. Mais aussi pour parler sous la tente. «Cela laisse le champ libre aux échanges, à l'introspection«, poursuit François Damilano. Idéal pour tenter de répondre, en images, à la question qui le taraude depuis plusieurs années: «qu’est-ce qui pousse des alpinistes qui ne sont pas des professionnels à dépenser autant d’argent et à consacrer autant de temps –six semaines pour le Manaslu– pour aller à huit mille mètres d’altitude?

«Ce qui m’intéresse ce sont les ressorts internes - intimes et sociaux- qui animent ces amateurs éclairés, dont la montagne n’est pas le métier, mais qui ont tous déjà une expérience de la haute altitude et des expéditions. Que viennent-ils chercher dans un milieu où il faut concentrer toute son énergie pour survivre?» Une investigation qu’il a déjà entamée durant les deux week-ends de préparation de l’expédition, organisés par Paulo Grobel, en interrogeant les participants sur le sens qu’ils donnaient à la quête de leur premier « huit mille ». Avec des réponses à la fois banales et logiques, un peu standard: «volonté de se dépasser, cheminement, exploration de soi». «Il y a aussi une symbolique de l’altitude, rappelle François Damilano. Qu’on le veuille ou non, dans la culture alpine, il y a l’ascension du Mont-Blanc, puis les premières expéditions, puis on tente un sommet de plus de 7000, enfin on cherche à devenir huit milliste… » Mais au-delà des motivations affichées, le guide espère traquer des sentiments qu’on a parfois du mal à exprimer, ou qui ne se révèlent qu’au fur et à mesure qu’on s’élève vers le sommet, en se dégageant de la gangue de la vie quotidienne, professionnelle, sociale, affective…

Et lui, François Damilano, que poursuit-il, avec cette caméra dont il ne cache pas qu’elle l’impressionne? «Je vais devoir l’apprivoiser, reconnaît-il, et adopter un matériel qui, au total, rajoutera environ six kilos à son sac à dos ! Il espère qu’elle « sera une petite mémoire de ce qui disparaît habituellement emporté par les grands vents d'altitude» mais reconnaît, avec la lucidité qui le caractérise, que son «film est aussi un excellent alibi social et professionnel pour aller faire encore un 8000».
Sur cette montagne dont le nom en sanscrit, «Manasa», peut se traduire par «montagne de l'esprit» ou «refuge de l'âme», François Damilano, alpiniste émérite, guide ardemment curieux, va aussi interroger l'état de sa passion pour les sommets et son métier de guide.

De Kathmandu, lundi 15 avril
Bonne année de Katmandou
«Bonne année», c’est ainsi qu’a commencé ce nouveau voyage au Népal.
Dimanche 14 avril, jour de mon arrivée à Katmandou, était aussi le premier jour de l’an 2066 pour les Népalais. Ils se réfèrent à leur calendrier qui débute en 57 avant J-C, à partir du règne du souverain hindou Bikram Sambat, et comporte douze mois. Un calendrier que le gouvernement maoïste, en place depuis un an, entend modifier pour passer à un système sur onze mois. Cela a provoqué une levée de boucliers au Népal, on en parle beaucoup à Katmandou. Cette réforme semble en fait cristalliser le mécontentement accumulé contre le nouveau gouvernement.
A Katmandou, les gens se plaignent beaucoup en ce moment des longues coupures d'électricité qui perturbent leur vie quotidienne et surtout le «business», alors que vient de débuter la saison des treks. Ils ont l'impression qu'on leur demande sans cesse de nouveaux efforts pour relever leur pays. Hier, une femme me disait: «comment faire des efforts quand j'ai le ventre vide?»

Ces coupures d'électricité s'expliquent notamment par d'énormes inondations qui ont endommagé les turbines des microcentrales hydroélectriques. Elles n'ont pas été réparées depuis, et beaucoup de retenues d'eau ne se sont pas remplies. Mais aussi, d'après ce que disent les Népalais, à cause du contrat qui lie le Népal à l'Inde pour la vente d'électricité: même en ce moment, le pays continue à fournir son grand voisin et doit lui racheter ensuite de l'électricité !

Avec Paulo qui arrive demain d’une lointaine contrée de la chaîne himalayenne, nous retrouverons les clients dimanche à Katmandou. Mais ce que j'ai appris en arrivant ici, c'est que les difficultés pour obtenir un permis d'ascension au Tibet sont telles que plusieurs expéditions qui visaient par exemple le Cho Oyu ou le Shishapangma ont décidé de se « rabattre » sur le Manaslu. Avec Paulo, nous avions choisi ce sommet justement parce qu'il était peu fréquenté, on n'aime pas trop les foules des camps de base. Mais, en fait, il y aura une quinzaine d'expés en même temps, on ne va pas du tout se retrouver sur une montagne déserte !
Ceci dit, cela ne change rien pour nous, puisque avec la progression douce, on reste peu de temps au camp de base et nos déplacements lents et courts nous mettent à l'écart du rythme des autres expés. Mais eux risquent de nous regarder comme des martiens !

lundi 20 avril
le groupe se forme
Il fait très chaud aujourd’hui à Katmandou, le ciel est brouillé comme d’habitude par la pollution. Hier, avec Paulo, nous avons retrouvé ses huit clients, plutôt «fracassés» par toute la gestion du départ et assaillis par la réalité de l'Orient.
Aujourd'hui (lundi), pour cette dernière journée avant d’entamer le trek, l’objectif est qu’ils se reposent, qu'ils lâchent prise et se recentrent sur l'objectif –le Manaslu– qui, en France, malgré toute la préparation, restait encore virtuel.
Nous partons très tôt demain matin de Katmandou pour éviter les embouteillages à la sortie de la capitale népalaise. Une journée de car pour aller rejoindre le sentier des Annapurnas sur lequel démarre notre trek.
Nos sacs ne seront pas très lourds. L'essentiel de notre matériel est en effet acheminé par une équipe de 75 porteurs qui eux sont partis dès ce matin mais dans le sens inverse du nôtre. Ils empruntent le sens normal du tour du Manaslu et nous les retrouverons dans dix jours, dans un village, à une journée de marche du camp de base.
Ce n'est pas évident de trier et de répartir ses affaires ainsi, mais c'est la progression douce, la méthode que nous expérimentons avec Paulo, qui l'impose. L'objectif est d'arriver au camp de base déjà acclimatés par ces journées de marche en altitude. Nous devons notamment franchir un col à 5100 mètres d'altitude (Larkya Pass) sur le tour du Manaslu. Et notre philosophie, c'est de grimper sans moyens artificiels, ni oxygène ni médicaments, mais au contraire en se donnant tous les moyens d'optimiser l'acclimatation.
J'ai appris qu'il avait beaucoup neigé il y a dix jours sur le Manaslu et que les expéditions qui étaient déjà là-bas ont dû rebrousser chemin. Je prends cela comme une confirmation que nous avons choisi le bon timing et qu'il vaut mieux ne pas arriver trop tôt en avril sur la montagne. Souvent les expéditions fantasment sur la mousson et préfèrent partir tôt pour ne pas se confronter aux pluies au retour. Mais en fait, les relevés météo dont on dispose pour les années précédentes montrent qu'il y a généralement d'excellentes fenêtres en mai. Nous devrions parvenir au camp de base le 3 mai et nous n'y resterons que deux jours.
L’hôtel où les clients ont dormi se trouve dans le quartier de Bodnath, face au gigantesque stupa, l'un des plus grands au monde, un lieu saint pour les bouddhistes. C'est un quartier très pittoresque mais calme. C’est sur le toit de l’hôtel que nous avons organisé une réunion ce matin. Les huit clients, les quatre jeunes grimpeurs népalais qui vont nous accompagner si possible jusqu’au sommet, Paulo et moi. Je me suis interdit d'intervenir durant la réunion, la caméra m'aide à ne pas prendre la parole et je trouve peu à peu ma place de «témoin privilégie» dans le groupe. Malgré quelques « rechutes » où le guide en moi reprend le dessus !
Chacun s’est présenté, a décliné son identité de «grimpeur». Ce qui m’a étonné c’est que sur huit clients, quatre ont des «projets parallèles»: réaliser un travail photographique, un film, un documentaire sur l’himalayisme, des chroniques quotidiennes pour un site web... Du coup, ils étaient tous très préoccupés par la connectique, les batteries, les adaptateurs... et parfois peu attentifs !
Paulo a rappelé que toute l’énergie et l’attention que nous ne mettrons pas à poser un pied devant l’autre, forment autant d'«ancres flottantes» qui risquent de nous empêcher de monter sur la montagne.
Ce qui m'a frappé aussi, c'est à quel point l'attrait du sommet reste capital, prédominant pour toute alpiniste. Par exemple, les quatre grimpeurs népalais. Ils se destinent à devenir guides et leur travail sur l'expédition consistera, comme celui de Paulo, à aider les clients à parvenir au sommet. Cette expédition est pour ces garçons qui ont entre 20 et 30 ans et avec lesquels Paulo travaille depuis 2002, une occasion extraordinaire. D'abord de gagner beaucoup d'argent: 500 roupies par jour durant les 40 jours de l’expédition (le salaire moyen d’un fonctionnaire au Népal est de 5000 roupies par mois), et un bonus de 80000 roupies pour le sommet. Mais aussi d’acquérir une expérience importante en montagne sur un 8000 mètres et d’assurer ainsi leur avenir professionnel de guide. Mais il était évident hier qu'eux aussi étaient mus par l'attrait du sommet.

Mardi 27 avril
Grains de sable et rhododendrons
«Tashi Delek!» Salut tibétain parce que nous nous trouvons dans un territoire de culture tibétaine à 4300 mètres d'altitude, au dessus de Larche. J’ai les pieds dans des rhododendrons nains, au milieu des pelouses d'altitude. Il fait grand beau et comme depuis plusieurs jours, le paysage est splendide. Et très sauvage aussi: en une semaine, on a croisé seulement deux groupes de trekkers et quelques couples qui bouclaient le tour du Manaslu.
Si la situation du Tibet depuis 1959 et la fermeture des frontières par la Chine est souvent évoquée, on ignore la situation de ces hautes vallées népalaises qui bordent la frontière avec le Tibet.Traditionnellement, les habitants de ces régions vivaient de cultures, d’un peu d’élevage et surtout du commerce avec le Tibet. Ils partaient en caravanes pour traverser les hauts cols et échanger des grains ou de la laine avec leurs voisins tibétains. Et leurs yacks allaient paître sur les hauts plateaux de l’autre. Après 1959, et avec le contrôle par les Chinois des cols-frontière, le commerce s’est interrompu et la vie est devenue beaucoup plus dure, plus pauvre ici. Plus récemment, les villages ont aussi souffert de la guérilla maoïste qui a détourné les touristes du Tour du Manaslu. Maintenant, la paix est revenue et ils espèrent que les trekkers reprendront le chemin de leurs villages…

[Du belvèdère où je me trouve, j’entends et j’aperçois une chute de séracs sur le glacier en face…c’est magnifique.]
Le tour du Manaslu va d’ailleurs peut être bénéficier du report des touristes qui délaisseront le tour des Annapurnas. Avec la construction rapide des routes, le trek le plus célèbre change de nature, le paysage est complètement modifié dans cette région. Je suis bien conscient que ma vision est « rousseauiste », je cherche de la « belle nature » et je ne la retrouve plus sur le sentier des Annapurnas mais pour les Népalais, ces routes, ces centrales hydroélectriques, c’est l’amélioration de la vie.
Depuis une semaine que nous marchons, nous avons connu de nombreux « grains de sable ». J’ai par exemple oublié ma veste fétiche dans un boui-boui au bord dela route, un membre de l’équipe a perdu les lunettes qu’on lui avait offertes. Le matin même de notre départ de Katmandou, il y a aussi eu une engueulade spectaculaire entre deux membres de l’équipe. Heureusement, trois jours plus tard, réconciliation tout aussi spectaculaire.
Il y a eu aussi quelques turistas, des maux de gorge, et une chute de chaise ! Or, chacun de nous est tellement concentré sur le sommet que personne ne s’attendait à des problèmes si tôt, si bas. Mais c'est cela, la réalité d’une expé, on n’est pas chez les Bisounours ! En tout cas, ces petites difficultés ont mis en oeuvre le décapant social. Certains ont fait de vrais efforts pour sortir de leur caricature ou de l’image caricaturale qu’ils s’étaient faite de l’autre.
Aucun des « bobos» n’était dû à l’altitude. Et pourtant, c’est en ce moment que se joue notre acclimatation. Depuis deux jours nous sommes plongés dans la lecture du « Petit Guide médical pour le voyage » , le livre d’Emmanuel Cauchy, le médecin des secours de Chamonix. Et j’y trouve la confirmation du bien fondé de la stratégie choisie par Paulo pour l’ascension de ce 8000. Emmanuel Cauchy insiste sur le fait que c’est au début du séjour en altitude qu’on est le plus exposé au risque de mal aigu des montagnes (MAM). Ainsi les œdèmes pulmonaires, contrairement à ce qu’on imagine, surviennent très tôt dans un trek. Et ceux qui ne respectent pas les paliers d’acclimatation sont les premiers menacés.
On sait tout cela bien sûr mais on l’oublie en permanence. Au contraire cette fois, le choix de Paulo répond parfaitement aux exigences de la physiologie. Avec le planning de progression qu’il a imaginé, dès le troisième jour du voyage, nous avons commencé à marcher à 2500 mètres d’altitude. Et nous marcherons dix jours, avec un passage de col à 5000 mètres d’altitude demain, avant d’arriver au camp de base. Alors que dans beaucoup d’expés, c’est à partir du camp de base qu’on travaille l’acclimatation. Pour nous, c’est maintenant qu’elle se joue. Un 8000 c'est comme un building de huit étages, il faut des fondations solides pour atteindre le 8e étage.
Nous avons fait une lecture matinale du livre d’Emmanuel Cauchy sur l’acclimatation. Il recommande notamment de ne jamais dormir seul au-delà de 4000 mètres d’altitude par sécurité. Du coup, nous avons décidé que dès ce soir – nous camperons à 4400 mètres d’altitude–, les clients ne dormiraient plus en tente individuelle mais en binômes.
Pour le film, j’ai commencé mes interviews. Les clients évoquent beaucoup dans leurs motivations le désir d’une « mise hors du monde », et ce luxe qui consiste à s’offrir « une parenthèse de 40 jours ». Certains en parlent même comme d’une « nécessité » , d’un « moment à soi », indispensable pour « faire le point ». L’un d’eux m’a même dit que venir en montagne lui permettait de se soigner… Du coup, ils acceptent bien la contrainte de ne pas utiliser de téléphone satellitaire durant le trek. C’est plus difficile à comprendre pour ceux qui restent : pour les familles, cette rupture de communication, c’est rajouter de l’égoïsme à l’égoïsme.

Un 8000, ca reste une grande aventure, çà t’oblige à partir et à rester « hors du monde » longtemps. C’est très intense pour les participants qui ne sont pas des performers, des professionnels mais des amateurs éclairés qui se servent de l’himalayisme pour répondre à des questions intimes. Et c’est de cette intensité que je voudrais témoigner avec mon film. »
[Voilà, le temps que je raconte tout cela, les cumulus sont arrivés en ce début d’après-midi et le temps s’est couvert. ]

Lundi 4 mai,
"il neige, bonne nouvelle"
«Nous avons atteint le camp de base il y a trois jours. On y a trouvé une dizaine d'expéditions, soit une petite centaine de personnes, et nous avons appris que, depuis le début de la saison, cinq grimpeurs ont atteint le sommet.
Nous devions partir hier pour le premier camp d'altitude mais nous sommes restés un jour de plus au camp de base.
Une décision difficile à prendre pour Paulo. Il était tendu, dans l'impasse par rapport au programme du lendemain, écartelé entre l'énergie et le désir de monter du groupe et le sentiment que si le groupe partait, l'un des clients allait abandonner, le plus fragile actuellement. C'est un très bon grimpeur mais il manque d'expérience de la vie en milieu «rustique» , il souffre d'une tourista dont il n'arrive pas à se débarrasser et quand il tente de la soigner, c'est le mal de dos qui attaque.
Finalement, Paulo a décidé qu'on resterait une journée de plus au camp de base. Et hier matin, on s'est réveillé sous la neige ! Du coup, tout le monde a été soulagé, personne n'avait l'impression de «perdre» une journée. C'était une pause bienvenue, une temporisation qui nous a permis de mieux nous préparer. Le client a pu rester intégré au groupe et nous en avons profité pour faire une consultation par téléphone auprès des médecins de l'Ifremont (Institut de formation et de recherche en médecine de montagne) à Chamonix.
Cet épisode m'a permis de constater une fois de plus comment se met en place le syndrome du boulet dans un groupe en haute montagne. D'abord, la personne est en souffrance; puis elle culpabilise, craignant de retarder le groupe; elle angoisse ensuite par rapport au sommet; persuadée d'être un boulet, elle se replie sur elle-même pour ne pas gêner les autres; elle n'arrive plus à exprimer ce qu'elle ressent et entre dans l'automédication. Ce qui, généralement, génère de nouveaux troubles. Du coup la culpabilité et l'isolement se renforcent, la boucle est bouclée.
Pour briser ce cercle vicieux, il faut du temps et de la disponibilité des guides et du groupe. La journée supplémentaire au camp de base était nécessaire.
Donc, c'est ce matin qu'a commencé notre voyage en altitude, sous un grand soleil. Maintenant, le brouillard nous a rattrapés et l'ambiance est plutôt «calotte polaire». Mais les tentes avec les drapeaux de prières sont déjà montées, on a même pris l'apéro (cacahuètes salées et saucisson fumé). Maintenant on va faire de l'eau.
A l'instant, il y a une très belle chute de séracs, qui fait sortir les têtes des tentes. Et moi, je me demande à qui appartiennent les montagnes.
-Aux Etats? Le Népal nous a «vendu» 17000 dollars le permis d'ascension au sommet du Manaslu.
- Aux villageois? Ici ce sont les habitants du village de Samagaon qui se sont appropriés le Manaslu. Ils ont instauré un monopole du portage. Toutes les éxpéditions qui montent au camp de base sont obligées de faire appel aux habitants, aucun autre Népalais n'est autorisé à monter et porter du village au camp de base. Du coup , ce sont eux qui fixent les prix : 1500 (15 euros) roupies par jour, contre un prix moyen au Népal de 500 roupies (5 euros) par jour et charge de 30 kg. Le portage de notre matériel de Samagaon au camp de base a coûté à Paulo 114000 roupies soit 1200 euros.
Aux alpinistes? Ils réécrivent l'histoire de cette montagne en en y inscrivant leur propre mythologie de l'exploration, du sport et de l'exploit, ajoutant ainsi leur pierre au grand panthéon de l'alpinisme et de l'aventure.
Au clergé? Au pied du Manaslu, il y a une grande gompa avec des moines et des nonnes qui en protègent l'accès. Pour eux, cette montagne est la maison de la divinité guerrière Pungyem. C'est Pungyem que les villageois prient afin qu'elle les protège des esprits maléfiques qui déclenchent tempêtes et avalanches.
Après la première tentative d'ascension du Manaslu par une expédition japonaise,en 1953, s'est produite une immense avalanche qui a détruit le monastère et tué plusieurs nonnes.L'année suivante, quand des Japonais sont arrivés pour tenter de nouveau de conquérir le Manaslu, les moines leur en ont refusé l'accès.
D'ici, je vois que mon binôme a déjà préparé la soupe. Je vais aller me glisser dans mon duvet pour déjeuner. Avec une question en tête par rapport à mon film: comment être dans l'intime sans être dans l'impudeur? Dans le propos mais pas dans le bavardage?»

Lundi 11 mai
«Il neige, on se met à la cape»
Il neige, il y a du vent, alors on se terre dans notre coquille. On se réorganise, on temporise. On «se met à la cape», comme disent les marins, en attendant la fin de la perturbation qui balaie tout le Népal d’Est en Ouest.
Hier, on a fait un dépôt de matériel à 6450 mètres d’altitude, pour notre camp 4 que l’on devait rejoindre aujourd’hui, après avoir démonté les tentes.
Mais ce matin, on a été réveillé brutalement par le bruit d’une pente qui déclenchait tout le grésil accumulé dans la nuit. Et les absides de nos tentes étaient enfouies sous la neige. Alors il a fallu s’équiper, sortir avec les pelles, dégager les tentes, les rapprocher, creuser des petits sentiers de ronde autour d’elles…Il ne fait pas très froid, mais on a brassé de la neige toute la journée, et je suis bien content de me glisser maintenant dans mon sac de couchage pour cette chronique…
On subit l’instabilité du temps depuis l’arrivée au camp de base: il fait beau le matin mais mauvais temps l’après-midi. Et maintenant, on est vraiment dans la perturbation pour deux jours au moins. Donc on se terre, et il va falloir être patients, c’est un travail, car les alpinistes sont des êtres qui puisent leur énergie dans l’action. C’est ce qu’on se disait avec mon binôme, ce matin, quand on était encore philosophes ! Ce soir, c’est un peu plus dur: on est plus fatigués, cela fait plus d’une semaine qu’on a quitté le camp de base, qu’on mène une vie rustique, sans avoir de grandes plages de beau temps, et on ne sait pas du tout ce que nous réserve le temps après ces deux jours. Ce qui, bien sûr, me fait m’interroger sur la faisaibilité du sommet. Depuis le début de la saison, sur 150 tentatives, seuls 5 alpinistes ont atteint le sommet du Manaslu.
Alors on se repose, on dort beaucoup, la tente est propice aux discussions, à l’introspection… J’admire mon binôme, capable de lire à cette altitude, chaque soir, 20 à 50 pages du livre de Robert Musil qu’il a emporté: L’homme sans qualités.
Et il est tombé sur cette phrase qu’il m’a lue et que nous avons trouvé tout à fait appropriée: «L’ivresse des sommets chez l’alpiniste dépasse toutes les exaltations de l’art, de la philosophie et de la religion qu’il faudrait donc abolir.»
On observe aussi le drôle de monde qu’on croise depuis le camp de base: de solides prétendants au sommet, mais aussi des alpinistes chevronnés qui tentent d’apprivoiser la montagne et une catégorie qui ne cesse de nous fasciner : des personnes à l’agonie physiquement, avec une technique rudimentaire et dont on se demande quels hasards de la vie les ont conduits sur un 8000.
Depuis que nous progressons sur le flanc du Manaslu, nous avons croisé à trois reprises une équipe russo-géorgienne de quatre alpinistes qui, eux, font partie de la première catégorie, ceux qui ont de bonnes chances d’atteindre le sommet. Ce qui était drôle, c’est qu’à chaque fois, eux redescendaient d’une tentative poussée vers le sommet tandis que nous montions, nos progressions étaient inversées. Repoussés par le vent et la neige profonde, ils redescendent non seulement jusqu’au camp de base, mais jusqu’au village de Samagaon à 3600 mètres d’altitude! Ils prétendent que là-bas au moins, ils trouvent assez de bières pour attendre la prochaine fenêtre météo pour une nouvelle tentative… Leur condition physique et le temps dont ils disposent – 2 à 3 mois– le leur permettent.
Au cours de notre singulière progression par paliers, on n’arrête pas d’être doublés ou de croiser des groupes qui redescendent : un couple de Français, des Iraniens, des Coréens, et même un groupe de Catalanes. Cela donne des échanges plutôt sympas. On nous interroge sur cette singulière progression, en petit groupe, par paliers… Notre méthode intrigue et on commence à parler sur les flancs du Manaslu de «ce groupe bizarre» et du «French style»!

Mercredi 13 mai
«Deux nuits très éprouvantes sous la neige mais le soleil revient»
Nous venons de passer deux jours dans la tempête. Mais désormais, la perturbation météo nous a dépassés et ce matin, il a recommencé à faire très beau même s'il a neigé cet après-midi. Il est tombé en deux jours entre 1,80 et deux mètres de neige. Alors aujourd'hui, nous avons commencé à faire la trace vers le camp 4. C'est très fatigant, on se relaie par groupe de trois pour des rotations d'une heure.
Ce matin, nous avons aussi profité du soleil pour faire sécher, nos matelas, nos sacs, notre matériel... Du coup, ce soir, les tentes sont plus agréables.
Demain, on démonte tout, on plie et on va s'installer au camp 4, à 6450 mètres d'altitude.
Deux clients ont quitté le groupe. Florent le Poitevin qui à cette heure-ci doit déjà être de retour à Katmandou. Ses douleurs cervicales, dues à un accident de moto, étaient telles qu'elles ne lui ont pas permis de continuer. Un autre client était redescendu, il souffrait de terribles maux de tête, dus à une acclimatation insuffisante. Il a passé les deux jours de tempête au camp de base avec les deux grimpeurs népalais qui étaient redescendus avec lui. Mais aujourd'hui nous avons eu une liaison radio et il se sent beaucoup mieux. Il va nous rejoindre et continuer l'ascension avec nous, c'est super!
Ces deux nuits ont été vraiment très éprouvant surtout pour ceux dont c’était la première expérience à une telle altitude. Les clients ont vécu, grandeur nature, des hypothèses que nous avions évoquées durant la préparation et évidemment il y a toujours une marge entre ce qu'on imagine et la réalité : la nuit, dans la tempête, seul sous la tente au milieu de la montagne. Cela fait remonter toutes les angoisses, les peurs. Même si chacun vit cela à sa manière. Une nuit, une contrepente a déchargé toute la neige accumulée, provoquant une petite avalanche bruyante. Certains se sont réveillés et se sont immédiatement rendormis, d'autres ont imaginé qu'ils allaient mourir... Le spectre des émotions et des sensations est donc très large!
Nous sommes désormais à la moitié de notre voyage en altitude. Et nous allons continuer notre ascension tant que la météo nous le permettra. Mais nous avons déjà vécu des expériences très intenses - ce qui m'a donné beaucoup de matière pour mon film, des interviews très prenantes-, et nous avons encore beaucoup à vivre avant de redescendre au camp de base. Le sommet reste important mais il n'est pas l'unique but de notre voyage.

19 MAI 2009
Le téléphone satellite, ça ne marche pas toujours
"Nous sommes arrivés aujourd'hui à notre dernier camp, à 7400 mètres d'altitude. Impossible de vous appeler hier pour la chronique: le mur de glace qui nous protégeait bloquait aussi le passage des communications satellitaires. Mais tout va bien. J'essaierai de vous appeler plus longuement ce soir. Il a fait beau aujourd'hui et nous devrions tenter l'ascension du sommet cette nuit ou demain matin très tôt. A plus tard !"

Mardi 19 mai,
"Un 8000, ça reste une entreprise difficile pour tout le monde"
«Ce soir, nous sommes à 7400 mètres d'altitude, au camp 7 (le camp 4 dans les progressions traditionnelles ) qui sera notre dernier camp car le terrain devient vraiment trop compliqué. Paulo a prévu que nous partions demain tenter le sommet. On devrait démarrer à trois heures du matin. Notre rythme oscille entre 50 et 100 mètres maximum de dénivelé par heure et on doit monter à 8200 mètres d'altitude.
Demain nous disposons d'un créneau météo, avec du soleil le matin et un risque de neige l'après-midi. Notre objectif est de revenir dormir ici la nuit prochaine puis de redescendre le plus bas possible dans la vallée.
Cette montagne est toujours aussi belle, et aussi compliquée. Cela fait dix huit jours qu'on est parti du camp de base, on a subi beaucoup d'aléas météo - beaucoup de neige, de grésil, et quand il ne neige pas, il y a du vent. Les conditions de notre vie quotidienne sont dures. On est évidemment fatigués mais en revanche, on est tous en bonne santé, aucun de nous ne souffre de maux de tête ou de problème dû à l''altitude. On dort énormément, on mange bien (tapenade et soupe chorba à midi), on se fait des visites de tente à tente, on se raconte de grosses conneries...
Ici c'est un drôle de camping, il y a trois tentes de Japonais, qui disposent d'une grosse intendance, une tente d'Espagnols et les nôtres. Et ce soir, chacun de nos binômes était au chaud sous sa tente, et on se parlait de tente à tente. Soudain on a entendu l'alpiniste espagnole demander très poliment , dans un français impeccable, si on pouvait baisser le ton !
Hier, j'ai vécu une journée très éprouvante. Sur la première pente glacée, je voulais filmer la cordée qui était juste au-dessous de moi, c'était tellement beau. Engoncé dans ma combinaison, encombré par tout mon matériel pour filmer, j'ai posé mon sac à dos à terre pour avoir un appui et pouvoir cadrer, mais j'ai bougé un peu et tout d'un coup, j'ai vu mon sac à dos passer au milieu de la cordée, partir dans la pente et glisser, glisser... Une vision d'horreur, j'ai hurlé: j'ai vu disparaître mes vingt heures de rush, tout mon matériel pour recharger ma caméra mais aussi pour faire le sommet....
Puis j'ai essayé de me calmer, et j'ai commencé à redescendre. J'ai récupéré ce que je trouvais: d'abord mon panneau solaire puis le chargeur de batterie qui sont toujours accrochés sur mon sac à dos. Je suis descendu encore plus bas et, miracle, j'ai retrouvé mon sac qui ne s'était pas ouvert !
Je n'ai perdu que mes lunettes, une K7 vierge hélas, un petit sac en plastique dans lequel j'avais glissé les merveilleux cakes salés que «Marianne de Hubert» nous a préparés et que nous dégustons de jour en jour !
Puis il a fallu que je remonte, non seulement à mon point de départ mais jusqu'au camp 6. J'ai donc grillé beaucoup d'énergie (deux étapes en une, en fait), sans parler du stress et de la contrariété
Coup dur supplémentaire: le soir, j'ai réalisé que les connexions entre panneau solaire et chargeurs ne fonctionnaient plus, du coup, il ne me restait plus que vingt minutes de batterie pour les deux dernières étapes en très haute altitude, pour le sommet ....J'en ai chialé.
Mais aujourd'hui est un autre jour. Nous avons remonté la grande barrière de séracs pour nous installer au pied de la dernière pente sommitale. J'ai décidé de ne prendre que des photos toute la journée, Paulo m'a prêté son appareil.
Je manquais évidemment d'énergie pour monter de 7100 à 7400 mètres d'altitude, j'espère que j'aurai récupéré d'ici demain. !
En tout cas, la très haute altitude, c'est éprouvant et monter sur un huit mille reste une entreprise difficile pour tout le monde.»

Lundi 18 mai.
Un champ de bataille
« On est en route pour notre dernier camp avant le sommet. Au sortir de la grande pente nord est du Manaslu, la trace s’insinue entre les grands murs de séracs de la calotte sommitale. Une dernière traversée ascendante en glace vive permet enfin à l’effort de s’infléchir. On bascule alors peu à peu sur le plateau ouest du sommet en se dirigeant vers un petit col. A droite, glissant inexorablement vers le vide, des amas de toiles et de matériel épars, restes des expéditions précédentes qui n’ont pas pu ou voulu démonter leur dernier camp.... Soudain juste au-dessus de la trace, une drôle de forme émerge de ce qui semble être un reste de tente ou de sac de couchage. Un corps, ou plutôt un demi corps car la partie inférieure est enfouie dans les fatras de tissus et pris dans la glace, émerge perpendiculairement à la paroi. Vision saisissante que ce crâne parcheminé et ces bras levés vers le ciel comme dans une injonction…Une sentinelle gelée. Enfin, on arrive au camp IV, le dernier, où se trouvent déjà trois petites tentes battues par les vents, Des profils étranges en sortent, s’agenouillent, et ajustent leurs masques de cuir, de silhouettes masquées et titubantes. J’ai soudain l’impression d’être immergé dans ces dessins de Tardi qui évoquent les combattants de 14/18 au milieu des tranchées et des nuées de gaz Juste au-dessus, descendant des alentours du sommet, quelques silhouettes se découpent aux abords de la chute de glace, cherchant à rejoindre le camp. Ils gesticulent sans qu’on comprenne s’il s’agit d’appels à l’aide ou de mouvements pour combattre le gel. Ils n'ont plus la force ou la lucidité pour trouver le bon passage pour descendre. Indifférents, leurs compagnons qui viennent d'arriver au camp, s'occupent de leur matériel. Pour la première fois, je découvre la réalité de ces alpinistes qui tentent de gravir des 8000 sous oxygène artificiel. Encore une fois, je pense à Tardi, aux gazés...»

Mercredi 20 mai
le sommet enfui
On est très déçus. Vraiment déçus. On n’a pas pu faire le sommet ce matin à cause du mauvais temps. On s’est levé à 3 heures ce matin, on était tous bien, en forme. On a mis presque deux heures pour se préparer et parvenir à partir. On devait avoir du soleil ce matin et de la neige après.
En fait, le mauvais temps est arrivé tout de suite. Beaucoup de blizzard, tout était très sombre.
On montait, montait, puis Paulo a décidé que la sécurité imposait de ne pas poursuivre.
Donc, on est resdescendus, très bas.
Nous sommes revenus à 6400 mètres d’altitude, nous avons monté nos tentes et ce qui rend les choses encore plus dures, c’est que maintenant ici il fait grand beau ! C’est dur. Cette montagne, c’est fini pour nous.

Mardi 26 mai
la solitude du guide
«Quand nous sommes redescendus de notre tentative loupée au sommet, nous avons marché jusqu’à mi-pente de la montagne. Puis nous avons planté nos tentes et passé une soirée par binômes à remâcher nos impressions, déceptions, désillusions... Le lendemain matin, quand nous nous sommes réveillés, nous étions à l’exacte limite de la mer de nuages, il faisait très beau et le sommet du Manaslu brillait dans un ciel azuré. De quoi exacerber l’amertume au moment de quitter cette montagne sans avoir pu la gravir complètement !
On a plié nos tentes, on est descendu jusqu’au village de Samagaon et, depuis, c’est le retour à marche forcée pour rallier Katmandou sous une pluie torrentielle. Les journées de marche sont si longues que le soir, tout le monde s’endort dans son bol de riz. Nous espérons trouver un bus ce soir ou demain matin, mais comme il a beaucoup plu, la piste doit être détrempée. Si le bus ne peut venir jusque-là, ce sera encore une très grande journée de marche jusqu’à Katmandou. Trois d’entre nous ont un avion vendredi, il nous faut donc nous presser.
Ces longues étapes de marche laissent à chacun le temps de digérer la déception,, la colère, un sentiment d'injustice pour certains, de «sommet volé» même. D'incompréhension surtout dans la mesure où les cinq clients étaient en pleine forme à l'heure de partir pour le sommet, tous avaient bien dormi, mangé et aucun ne souffrait de l'altitude... Et ils étaient donc sûrs de pouvoir aller jusqu’en haut. Donc quand la décision de Paulo est tombée, ça a été l'incrédulité.

J'ai longuement discuté avec lui à la descente. Au lever, le jour de l'ascension, il voit ces lumières particulières qu'on connaît bien en montagne, avec un soleil filtré, qui ne sont pas signe de beau temps. Puis très vite -on est à 7500-7600 mètres- il aperçoit une barre noire très impressionnante. Alors Paulo s'interroge: cela ne correspond pas du tout aux prévisions météo.
Autre facteur d'inquiétude pour Paulo: le terrain, au lieu d'être en neige, est en glace vitreuse. Il y a eu tellement de vent que cela a balayé toute la neige de la calotte sommitale. La moindre pente devient alors un piège mortel: si tu te loupes, tu glisses sans fin...
Paulo sait aussi que nous sommes déjà à J+2 par rapport à notre calendrier. Avec le mauvais temps, la tempête que nous avons subie durant trois jours puis la trace très longue et difficile à faire dans la neige fraîche, nous avons non seulement mangé nos jours de réserve mais empiété sur le planning. Il sait que cela va mettre la pression sur le groupe pour la descente et le retour sur Katmandou.
Dans sa tête à ce moment-là, et dans sa solitude de guide, il y a le syndrome Krakauer (1), la peur de négliger des signaux d'alerte... Alors en conscience, à tort ou à raison, il décide de faire demi-tour car sa première mission de guide reste de ramener ses clients sains et saufs.
Notre grande frustration, c'est aussi que notre témoignage sur la progression douce va être moins écouté, va être freiné. Quand tu reviens de montagne, la première question qu'on te pose, c'est : «t'as fait le sommet?». Si tu réponds non, la conversation s'arrête illico, comme si une expédition se résumait à ces quelques heures du Summit Day.
Bien sûr nous n'avons pas encore décanté tout ce que nous avons vécu ni fait le bilan mais d'ores et déjà, nous pouvons dire que nous avons expérimenté à grande échelle la stratégie de la progression douce, par paliers, sur un sommet de plus de 8000 mètres, un sommet atypique et pas facile. Nous avons vécu, avec des clients et en autonomie complète, en haute altitude, dix-huit jours... Enfin, sur le plan de l'acclimatation, cinq clients sur huit, dont certains qui n'avaient jamais mis les pieds en Himalaya, sont partis vers le sommet en très bonne forme.

Post scriptum personnel:
Quant à moi, quand Paulo a décidé de redescendre, je me suis retrouvé dans une ambivalence complète. J'avais la possibilité de sortir du groupe et de tenter le sommet seul. Ce que j'ai fait dans un premier temps. J'étais malheureux comme la pierre car je n'avais quasiment plus de batterie pour filmer depuis trois jours. J’ai pris cent mètres de dénivelé, mais tout en savourant cette liberté, j’ai ressenti tout d’un coup l'absurdité de ce que j’étais en train de faire. Depuis le début, je disais que j’étais venu pour témoigner, filmer et non pas pour faire le sommet, même si j'ai toujours su que ce n'était pas complètement vrai… Alors j’ai posé mon sac, sorti la caméra et utilisé ce qui me restait de batterie pour filmer, de loin, le renoncement. Le groupe des clients avec Paulo, assis et abattus. Et j’ai fait demi-tour.

Vous pouvez, bien-sûr, réagir et apporter votre contribution à ces témoignages...
En m'envoyant directement un mail.

 

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