Manaslu 2009...
Le compte rendu de l'expé





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Dernière mise à jour le dimanche 23 août 2009



Gravir un 8000…, un inestimable privilège.

Le sommet du Manaslu est en vue, il est 6 h du mat.
Et pourtant, je suis en train d'expliquer à Philippe qu'il nous faut redescendre.
Le mauvais temps arrive...

« Heureux qui comme l'escargot a fait un beau voyage… »
Juin 2009, me voici de retour du Manaslu. Je rentre à la maison rempli d’une énergie nouvelle pour continuer mon cheminement himalayen.
Nous n’avons pas atteins notre objectif, nous n’avons pas été au sommet du Manaslu.
Le temps s'est dégradé alors que nous étions en route vers le sommet, depuis le dernier camp à 7400 m. Nous étions 7 occidentaux et 3 népalais en pleine forme pour la toute dernière partie de l'ascension.
Après 18 jours en haute altitude, c’est plutôt rare.
Mais, je ne suis pas déçu, bien au contraire. Même le mot « renoncement » ne provoque aucun écho en moi.
J’ai vécu un grand voyage qui c’est arrêter juste avant le sommet. Il fallait s’arrêter et nous nous sommes arrêtés. Une réalité simple, dans toute la force de l’instant.
Aujourd’hui, le sentiment qui m’habite, c’est le bonheur d’avoir cheminé si longtemps, si haut… avec mes compagnons de voyage.
Avec cette envie très forte de continuer, de renouveler cette expérience. Et surtout, de laisser diffuser les émotions vécues, de poser des mots sur ces instants de vie pour les partager.

Et quelque mot de François, écrit initialement pour le catalogue Petzl.
"L'idée est surtout de se concentrer sur le vécu plus que sur l'objectif. Redonner au choix d'un sommet sa véritable dimension, celle qui motive le départ : le voyage et surtout la vie en altitude".
C'est un alpinisme en conscience qui sous-tend toute la démarche des expéditions en progression douce, privilégiant l'immersion en altitude plutôt que l'incursion, l’effraction.
Fruit d'une réflexion sur la manière d'optimiser la période d'acclimatation pour gravir les plus hautes montagnes de la Terre, la progression par paliers (popularisée malicieusement comme stratégie de l'escargot) s'organise à partir d'une prise d'altitude raisonnée : 400 m de dénivelé maximum entre deux nuits. Il s'agit alors de substituer de manière radicale l'usage pré-établi des allers-retours camps d'altitude - camp de base, par une progression continue.
Une méthode d'ascension qui impacte directement sur :

  • - la notion de camp de base, puisqu'il ne devient plus qu'un lieu de passage,
  • - le temps de vie en altitude, avec un séjour prolongé et une multiplication des camps,
  • - le vécu de l'ascension qui s'apparente à un véritable voyage en altitude,
  • - la qualité du quotidien où l'attention de chaque instant temporise l'obsession du sommet,
  • - l'intensité du relationnel par une cohésion renforcée du groupe dans chacun de ses déplacements.

Ainsi au printemps dernier, les 18 jours d'autonomie au gré des vents et tempêtes vécus sur les pentes du Manaslu nous ont-elles convaincu de l'inestimable privilège de cette mise hors du monde. Comme pour encore mieux apprécier, au-delà de la maîtrise des moyens mis en œuvre pour gravir une montagne, notre motivation première : être en montagne et y être bien.
François Damilano


Le François au Larkye Pass.

Pour cette expédition particulièrement longue, j’avais décidé de prendre tout le temps nécessaire pour une bonne acclimatation. Et en particulier :

  • de modifier le sens de l’itinéraire au camp de base, en traversant le Larkye Pass avant de rejoindre Sama Gaon.
  • d’utiliser le plus possible des véhicules pour réduire la marche dans les basses vallées de Besisahar à Syange,
  • de réduire au maximum la durée des étapes du trek pour limiter l’effort,
  • de rendre obligatoire une journée de (vrai) repos à l’approche de 4000 m, à Bimthang.
  • de dormir à deux par tente à partir de 4000 m,
  • de nous reposer une demi journée au village de Samdo après le col.

Cette expédition a également correspondu pour moi à un changement de statut. Ou plutôt, elle m’a permise d’expérimenter  mon rôle de chef d’expé avec une attention particulière au management. Une manière de dire qu’il y a bien un pilote dans l’avion. Et que ce pilote a des taches à assurer, à assumer. Tout en étant bien conscient que je n’ai pas suivi beaucoup de formation en Management. Le livre de Remi Engelbrech, guide et enseignant à Grenoble Ecole Management, m’a beaucoup aidé dans ce nouveau job. Un grand merci du fond du cœur…

Et en particulier, animer une équipe c’est aussi organiser des rendez-vous précis, des réunions, des rencontres formelles.
A Syange, au début de la marche d’approche il est temps de se préoccuper de notre comportement dans un milieu hypoxique. Le petit-déjeuner a été suivi de quelques conseils sur l’attention à porter à notre manière de nous déplacer.
J’ai distribué une feuille de route d’auto-médication pour faire le suivi de l’état de santé et de la médication des participants durant cette première partie.
Ce qui m’importe c’est :

  • de connaître les médicaments pris au fil de séjours,
  • de me rendre compte des pathologies développées au fur et à mesure de la montée en altitude
  • de travailler sur la conscience de cette médication

Avec cette feuille de route, je souhaitais me placer radicalement dans le registre de la prévention. Une prévention ouverte sur la conscience et la connaissance de soi. Le message de cette réunion était de profiter des instants de « mal-être » (par exemple un mal de tête) pour en explorer les causes pour, plus tard (si possible) ne pas reproduire cette situation. Une manière d’être à l’écoute des sensations éprouvées dans cette situation nouvelle d’hypoxie, pour mieux se connaître. Il s’agit de ne pas se précipiter directement sur un médicament, mais d’observer ce qui se passe, puis de passer à la phase soin, si nécessaire, avec plus de conscience.


Nous nous sommes beaucoup servi de ce nouveau livre du docteur Vertical, Manu Cauchy.
Initiateur et responsable de l'Ifremmont

Quels mots tirés de mon carnet de route.
C’est avec soulagement que je quitte le tour des Annapurna. Plus rien, durant ces premières étapes ne correspond à mes envies de Népal, à mes besoins d’unicité avec la nature et les populations himalayennes.
Je fredonne gaiement un air de Brassens : « il suffit de passer le pont… »

A Bimthang, 5 jours plus tard nous avons fait un premier bilan de l’état de santé du groupe, pour une discussion plus centré sur les pathologies de l’altitude.
Avec comme message : le Mal Aigu des Montagne n’est pas une maladie que l’on attrape, un virus qui traîne. C’est le signe d’un comportement personnel qui n’est pas en adéquation avec le milieu hypoxique.
Conclusion : nous sommes directement responsable de nos actes, et ces actes peuvent impacter sur l’ensemble du groupe.
Deux histoires qui illustrent ce MAM me permettent de construire une référence commune pour les occidentaux comme pour les Népalais.
C’est l’image de l’épée de Damoclès au-dessus de la tête de chacun des participants (et pour moi aussi), retenue par une multitude de fils que l’on casse à chaque action ou émotion traumatisante. C’est l’histoire de Old Buffalo et son fils, racontée en Anglais plutôt pour l’équipe népalaise.
Après 5 jours de marche le bilan est lourd, avec des micro événements qui génèrent désagréments, doutes ou difficultés. Et beaucoup de stress qui pourrait être évité.
Plus précisément :

  • J1…, une engueulade sévère entre deux participants à 6h du mat, X oubli sa veste préférée au routier de midi, Y oublie sa paire de lunette neuve dans la jeep.
  • J2…, début de migraine et Tourista pour Y
  • J3…, une côte de félé dans une chute avec un banc et un rapatriement envisagé pour Z, tourista et malaise pour O.
  • J4…, tourista pour P et mal de gorge pour Q

Nous ne sommes que le 5ème jour et nous sommes tous des alpinistes en partance pour un 8000 ! ça commence bien…
En urgence, une unité mobile d’assistance psychologique est mise en place.

Pour moi, le temps du trek est un instant suspendu.
Une transition entre un mode de vie sédentaire et le grand voyage en altitude qui se prépare. Nous sommes déjà parti, nous avons déjà commencé notre itinérance, mais cette itinérance est encore très confortable. Nous n’avons pas encore changé radicalement de monde. C’est le moment où mon rythme se met en place : je me couche tôt, je me ménage des plages de calme pour lire et écrire, j’essaye de me mettre un peu en retrait pour mieux me retrouver.
Actuellement, je suis plongé dans un bouquin passionnant que m’a prété Etienne : « HIGH FRONTIERS Dolpo and the changing world of Himalayan pastoralists » de Kenneth M. Bauer.


A Samdo...

Nous voici au camp de base…, la vie s’organise.
Le premier jour sera une journée de préparatif pour l’ensemble des participants pendant que Bill et Jérôme, les trekkeurs, vont repérer la première partie de l’itinéraire jusqu’au premier camp.
Ce n’est donc pas une journée de repos, même si nous ne bougeons pas, car il y a vraiment beaucoup de choses à préparer.
Cette première étape de l’expé consiste, pour chacun, à organiser le transport de ses affaires jusqu’au camp 2. Ce camp, juste avant un passage plus technique, constitue le point clef pour valider la suite de la progression.
Pour beaucoup, c’est le moment d’un nouvel apprentissage, plus difficile qu’il n’y parait : la gestion du poids du sac à dos et le choix des affaires à transporter en fonction des prochains portages.
Avec un message important : c’est le poids transporté (la charge utile) limité à 12/15 kg qui détermine le nombre de portage à effectuer, et non pas l’inverse.
Et plus l’expédition a été préparé dans les moindres détails pour la nourriture et le matériel, plus le portage en est simplifié. Pour cela, une expérience préalable bien sédimentée est forcément un plus. N’est-ce pas Nemo ?
Un autre apprentissage est également nécessaire.
Comment bien vivre en altitude ? Comment bien organiser notre vie en altitude ?

3 mai. Il neige ce matin au camp de base.
Nous ne partirons pas vers le camp 1. Ce mauvais temps inattendu est un cadeau du ciel qui me comble et me rassure. Ce temps de repos obligatoire va nous permettre de nous rassembler et de diminuer les différences de formes et de santé des uns et des autres.
Malgré une forte envie de rejoindre le premier camp, de monter en altitude, je ressens que ce repos (sans rien avoir à faire) est réellement bénéfique pour toute l’équipe.
Nous partirons demain, remplie d’une énergie nouvelle.

4 mai. Génial, il fait grand beau.
Les tentes sont démontées et nous nous préparons doucement. Nous prenons notre petit-déjeuner au soleil levant, face au Samdo Peak. Un toast porté au plaisir du voyage permet de poser quelques mots sur cet instant exceptionnel du grand départ.
Il y a la notion de responsabilité dans nos moindres actions, et, en parallèle l’idée que cette ascension d’un 8000 représente pour chacun une Epreuve. Une épreuve qu’il nous faudra transformer en Expérience, l’occasion de toucher « au meilleur de soi ».
Les adieux avec l’équipe de cuisine sont émouvants. Rendez-vous est pris dans 15 jours à notre retour. Du camp voisin, tout le monde regarde nos préparatifs. Je capte une petite phrase, dite avec suffisamment de clarté en broken népali.
« Les voilà parti, l’escargot va bientôt mourir… ».
Est-ce un Népalais du staff ou un alpiniste occidental qui a prononcé cette phrase hallucinante. Quel est le sens profond de ce propos méprisant. À coup sûr, l’escargot dérange. Symboliquement, la mort de l’escargot ou son échec conforterait les expéditions présentes au camp de base, dans leur choix de progression. Mais, dans le cas contraire… ?
Qu’il est difficile d’accepter la différence et que cette différence est parfois difficile à vivre…
Car l’image est forte : une équipe qui démonte son camp de base et qui part vers le sommet, alors que personne ne fait cela et que ce jour-là, tout le monde reste en bas car il a neigé hier et le temps annoncé pour les prochains jours est plutôt moyen.
Trois heures plus tard, nous sommes confortablement installé au milieu du glacier, entre le camp de base et le camp 1 classique.
SEUL…

… Bill, notre trekkeur canadien à 6000 !

Le départ de Florent.
Un retour rendu obligatoire par des névralgies importantes aux cervicales suite à un accident de moto en janvier.

Nous sommes dans un tour du monde sans escale… et il faut  nous «mettre à la cape…»
L’arrivée du mauvais temps est maintenant imminente et le cumul des chutes de neige annoncées est particulièrement impressionnant et inquiétant : plus de 2 mètres en 3 jours.
Pourtant, j’ai décidé que nous allions rester sur la montagne, que nous n’allions pas descendre au camp de base, comme toutes les équipes qui nous entourent.
Quelle décision, quelle responsabilité…, je me sens à la fois un peu seul pour prendre cette décision et particulièrement inquiet. Qu’il est difficile aussi de ne pas laisser diffuser cette inquiétude.
Concrètement, nous allons vivre grandeur nature ce que tout le monde nous pose comme question sur la progression continue. « Que ce passe-t-il en cas de mauvais temps, »
Eh bien, comme un voilier en pleine traversée, nous allons nous mettre « à la cape », faire le dos rond et attendre le retour du soleil.
Dans ce choix, l’emplacement du camp est capital pour attendre sans risquer une avalanche sur la tête. Mais le Manaslu c’est grand, comment être vraiment certain de la pertinence de ce choix ?
J’ai aussi choisi un lieu à l’abri du vent, protégé par un grand mur de glace (un sérac, diront certains avec une pointe d’angoisse dans la voix). En fait, je me méfie radicalement du vent qui peut rendre un séjour à l’intérieur d’une tente insupportable, même par grand beau temps. Malheureusement, j’ai fait une erreur de 2 m par rapport à l’endroit où le mur de glace décharge à la manière d’un toit. Environ deux fois en 24 h, ce toit original c’est déchargé en bousculant les tentes et en installant une ambiance générale pétrie d’angoisse. Une tente a été définitivement endommagée, celle justement qui nous permettait de nous retrouver tous ensemble.

Une réflexion dans la chaleur du duvet…
Qu’espérer après trois jours de mauvais temps et de neige ininterrompu, avec plus d’un mètre cinquante de neige accumulée ?
Simplement la douceur du tout premier rayon de soleil du petit matin qui éclairera la tente et donnera vie à toute l’équipe.
Ce sera la fin de l’attente, la fin de l’angoisse. Car, il n’est vraiment pas simple d’attendre, de regarder la neige tomber et engloutir tous nos rêves de sommet. Il n’est pas simple d’attendre dans l’espace étriqué d’une tente d’altitude avec la proximité décapante de notre compagnon de voyage et d’infortune. Il n’est pas simple de vivre chaque instant avec le spectre des avalanches, en étant plus ou moins submergé par des phobies issues de nos vies passées.
Demain, il fera beau et tout ira mieux. Mais demain se poseront d’autres questions. Demain, chaque pas demandera un effort immense, soit pour monter soit pour descendre.

Laurent est descendu hier en fin de journée, accompagné de Bikram et de Chhotemba. Il soufrait de maux de tête très douloureux qui l’empêchaient de dormir et ne passaient pas avec des médicaments classiques. La journée de repos que nous avions fait au camp 3 n’a pas réussi à arranger les choses. Nous sommes maintenant au-dessus de 6000, et j’avais peur des conséquences d’une nuit de mal être supplémentaire en altitude. Un rapide contact avec un médecin de l’IFFREMONT a confirmé mon diagnostique (merci encore mille fois…). Malgré l’heure tardive, j’ai donc organisé immédiatement sa descente, accompagné des deux alpinistes népalais les plus expérimentés et surtout parlant français et anglais.

11 mai, il neige. Sans interruption depuis hier midi.
Ce matin, le réveil a été mouvementé pour notre petite équipe, Luc, Philippe et moi. A l’aube, notre tente s’est effondrée sous le poids de la neige. Un arceau c’est cassé et, plus grave, en la déneigeant, nous avons déchiré la toile de l’abside.
Une tension générale s’installe, car nous nous demandons si nous ne sommes pas exposé à de véritables avalanches venant de la pente au-dessus du mur de glace. Nous évacuons notre grande tente en réorganisant les binômes. Luc partage la tente de Philippe et Michel s’installe avec moi. Le temps passe doucement, François construit des toilettes de luxe directement dans la crevasse, à l’abri de la neige et des regards et régulièrement nous déneigeons consciencieusement nos tentes.
Nous avons décidé de faire le dos rond et d’attendre la fin de la chute de neige. De nous mettre « à la cape » comme disent les marins engagés dans une grande traversée.
Mais la fin de l’après-midi se transforme en apocalypse. Deux autres décharges de toit provoquent la panique dans le camp. Je suis justement aux toilettes à cet instant précis, aux premières loges pour admirer le spectacle et mieux comprendre ce qui nous arrive. Pas de souci… Nos tentes sont simplement installées au mauvais endroit, un peu trop près de l’endroit où la neige décharge et s’accumule.
Tout va bien... Si nous déménageons juste de quelques mètres tout rentrera dans l’ordre. Puis, chose faite, nous nous installons pour une nouvelle nuit plus sereine.

Une oppression sourde, une inquiétude me réveille au plus profond de ma nuit. Pas un bruit, pas un souffle de vent, juste le léger bruissement de la neige qui continue à recouvrir notre tente, inexorablement. Un instant de lucidité. Ce qui m’a réveillé, c’est l’ambiance confinée qui règne dans la tente. Damned…,  il faut d’urgence réveiller tout le monde et aérer les tentes.
Je sors de la tente en rampant et bientôt je nage dans plus d’un mètre cinquante de neige pulvérulente. Les tentes voisines se distinguent à peine, de petits dômes blancs. Personne n’a bougé. Pourvu qu’il ne soit pas trop tard. Submergé par l’angoisse, je dégage une à une l’entrée de chaque tente. Le réveil est brutal, mais il y a urgence à nous dégagé de ce cocon anesthésiant.
Sans bruit, les frontales émergent des bosses de neige et s’activent énergiquement. Il neige tout doucement et, dans la nuit, le ballet des lumières est d’une beauté paradoxale. Pas un bruit, juste quelques chuchotements échangés. Puis, toutes les petites lanternes s’éteignent progressivement. Tout est calme, une ambiance de soulagement flotte sur le camp. Chacun rentre à l’abri chez soi.
Il neige toujours.

Le calme après la tempête.
Tous les miasmes et les angoisses de l’attente se sont envolés comme par magie.
Nous sommes en haute montagne, tout est merveilleusement immaculé.
Et nous sommes seul, intensément, exceptionnellement seul.

Une réflexion sur la notion de synchronicité…
L’astrologie humaniste peut nous éclairer sur le fonctionnement d’un ensemble complexe tel qu’une expédition. On peut se représenter tous les facteurs déterminants la réussite d’une ascension comme des éléments indépendants ayant un cycle propre avec des phénomènes associés spécifiques.
L’objectif étant de synchroniser ces éléments à leur zénith, à leur état le plus pertinent pour nous, pour réussir l’expédition et la vivre le mieux possible.
Certains éléments sont relativement simple à coordonner, à régler, mais d’autres nous dépasse tellement (comme la météo) que l’ajustement en est d’une complexité infinie (voir même impossible). Cette notion de synchronisation permet de nous concentrer sur la conscience que nous avons des éléments constituants une expédition et sur notre capacité à pouvoir agir sur certains éléments.
Les réglages sont parfois subtils. Mais cette capacité d’action permet de ne pas tomber dans le fatalisme exprimé par les mots chance ou malchance.
Cette réflexion nous rappelle surtout que nous sommes résolument acteurs de cette tranche de vie qu’est une expédition.
Pour cette expédition au Manaslu, après les 3 jours de neige qui nous ont bloqués au camp 3 à 6100 m, il fallait synchroniser :
le temps disponible, pour être de retour au camp de base 8 jours plus tard.
La météo, avec trois paramètres : le vent, de nouvelles chutes de neige, la visibilité.
La trace à faire avec plus de 2 m de neige fraîche.
Le choix de l’emplacement des camps en fonction de la nivologie et d’une progression douce
Le portage des affaires avec une organisation à inventer avec l’équipe népalaise.
L’état de santé et de fatigue des membres de l’expédition.
Au final, la probabilité de réussite semble bien faible, principalement à cause de la difficulté de progression dans autant de neige.
La suite de notre aventure confirmera-t-elle cette analyse ?

Camp 4, depuis deux jours, il fait beau.
Mais depuis deux jours nous n’arrivons pas à avancer.
Hier, nous avons péniblement fait 150 m de dénivelée, il y a trop de neige et la trace se fait à la pelle, pas à pas. Demain, c’est encore pire. Soit nous réussissons à retrouver les deux tentes déposit où nous avons entreposé nourriture et matériel il y a quatre jours, avant la tempête et nous continuons vers le haut. Soit, elles sont définitivement perdues et l’expédition s’arrête, définitivement ! Tout se jouera donc demain. Je suis mort d’inquiétude.

En deux équipes, nous partons naviguer dans un océan de blanc.
Je pars avec les Népalais qui sont très inquiets pour leur matériel d’alpinisme. De mon côté, je pense surtout à mon appareil photo avec toutes les photos du Kanjiroba, le voyage d’exploration précédent. Nous n’avons qu’une idée très vague de l’emplacement exacte de la tente et tout a été nivelé par la neige et le vent. Pas la moindre trace. Heureusement, l’autre équipe a un GPS avec les coordonnées de la tente. Contre toute attente, tout se passera bien. Forcément, sous deux mètres de neige, la tente s’est transformée en crêpe et tous les arceaux ont explosé. C’était justement la nouvelle tente qu’il fallait que je teste pour SALEWA. Mais c’est un moindre mal…
Il est des jours où tout va mieux, où tout semble simple, même au cœur d’une grande ascension particulièrement complexe. Deuxième bonne nouvelle, l’autre équipe a également retrouvé la tente avec tout le matériel. Nous savons maintenant que nous partons demain définitivement vers le haut et dans quatre jours, nous serons peut-être au sommet.

À partir du prochain camp à 6400 m, le compte à rebours à commencer.
Il nous reste 4 jours pour atteindre le sommet et redescendre à Sama.

Camp 5, voici deux journées bien mal gérées.
Je suis très en colère contre moi et contre l’équipe népalaise… Hier, nous en avons trop fait et aujourd’hui pas assez !
Bilan : une journée qui s’envole et le sommet qui s’éloigne encore un peu plus. Je suis vraiment grinche !
Hier, en partant de notre camp 5, je cherchais un emplacement 300/350 m plus haut. Mais impossible de trouver un endroit satisfaisant, à cause de la pente et du danger d’avalanches. Et je me retrouve à faire la trace pour rejoindre le camp 3 classique, presque au col. Je n’ai pas le choix, nous ferons donc un peu plus de 400 m avec une trace difficile qui se comble avec le vent. Plus grave encore, nous avions décidé de faire un deuxième portage dans la journée et j’ai bien cru qu’il allait se transformer en véritable galère pouvant compromettre la suite de notre ascension.
Mais tout c’est bien passé, Luc a juste égaré son piolet et sa poignée autobloquante !
Et, pour les Népalais, impossible de nous rejoindre après le 1er portage, ils dormiront donc au camp 4 et nous au camp 5. Nous avons rendez-vous le lendemain matin avant 9 h à notre camp pour tous monter d’un étage, au camp des Russes à 7100 m.
Le lendemain, avec Luc, nous sommes prêts à 10 h, la tente est démontée et nos sacs réduit à l’essentiel pour cette fois ne faire qu’un seul portage. Ils arriveront bien plus tard, bien trop tard, pour pouvoir continuer et installer un camp plus haut. La rage au cœur, je remonte notre tente au même emplacement et toute l’équipe profite de l’après-midi pour se reposer.
C’est une grosse erreur d’organisation, dictée par l’envie de monter et par un timing de plus en plus réduit.
Une conclusion s’impose : il est indispensable de prendre en compte le rythme de déplacements de l’équipe népalaise et de le coordonner avec notre progression. Actuellement, les conditions de neige pour faire la trace rendent les choix encore plus difficiles. Et surtout, nous n’avons pas beaucoup d’expérience dans la gestion de deux modes de déplacement qu’il faut harmoniser.
Lors du débriefing avec eux, (avec la méthode STAR, merci Remi !), nous sommes arrivé à la conclusion qu’il faut absolument que les deux équipes évoluent ensemble sur la montagne avec les mêmes camps (à partir du camp 2 et surtout très haut sur la montagne). Cette notion de progresser ensemble est très importante, car elle réduit les problèmes de communication et d’organisation. Il est nécessaire de disposer de radios entre les deux équipes et d’un lieu (une grande tente) pour se retrouver.
Un clin d’œil pour le BE de SALEWA, il y a urgence à concevoir d’autres tentes d’altitudes, plus conviviales, jumellables et capables de résister à toutes les tempêtes.
De retour à la maison, il est possible de dire que la non-réussite du sommet est directement liée à ce retard de l’équipe népalaise, à cette journée « perdue » et donc à une mauvaise organisation.

Au camp 7, à 7450 m
Avec Philippe, mon compagnon de cordée, quand nous passons devant Arthur, en ce début d’après-midi, nous ne sommes ni fatigué, ni même trop diminué. Nous avons tout le temps nécessaire pour installer notre tente le mieux possible (car c’est bien nous qui allons monter notre tente !).
Malgré Arthur, nous ressentons qu’il est possible de vivre si haut dans le plaisir d’être et non dans un mal-être à la fois physique et mental. La manière dont nous sommes arrivé jusqu’ici participe de notre état, de notre réceptivité. Nous avons fait 300 m de montée avec des sacs raisonnables d’une dizaine de kg, sans fatigue excessive.
Nous sommes bien, à notre place et prêt pour l’ascension du lendemain.
Avec François, nous observons avec effroi les alpinistes qui rentrent du sommet. Souvent seul, titubants, ils sont rarement au bon endroit et à l’aise dans la pente verglacée au-dessus des tentes du camp. Ils nous font peur et nous craignions d’être témoin d’un accident. Nous détournons le regard. Je fais semblant d’être occupé, je ne veux plus rien voir.
(Nous apprendrons plus tard, qu’il y a bien eu un accident mais un peu plus bas, un alpiniste de retour du sommet est tombé à la descente du camp 4.)

Bienvenue au pays d’Arthur, aux frontières de notre Humanité…
Il est des lieux où il fait bon vivre, où vivre va de soit en toute simplicité et harmonie. A l’inverse, il est des lieux, très loin, où l’homme se sent étranger, presque de trop, où simplement respirer est difficile.
Le Grand Nord, les Grandes profondeurs, la Haute Altitude proposent ce style d’expériences. Pour autant faut-il parler de « Zone de la Mort » comme il est d’usage dans la littérature himalayenne ?
Je pense plutôt que ces lieux extrêmes nous invitent à vivre différemment. Ils nous invitent à abandonner nos certitudes, à prendre conscience de nos faiblesses et à les accepter. En ses Hauts Lieux, à plus de 7500 m au Manaslu, Arthur est le témoin de nos aventures, avec son petit signe amical de la main, il nous signifie qu’ici tout se paye comptant.
Arthur nous rappelle qu’il est facile de mourir en son domaine, en cette zone ultime de la vie. Une vie avec un grand V, dont on ressent toute la fragilité, toute la vulnérabilité. Car, si la mort s’invite parfois dans le jeu des alpinistes en haute altitude, c’est souvent à cause d’une erreur de comportement de notre part. C’est de n’avoir pas respecter les règles de vie, de n’avoir pas su réorganiser notre vie sur de nouvelles bases. C’est là toute la richesse de ces lieux extrêmes : nous obliger à une attention infinie, une attention exacerbée de tous les détails indispensable pour vivre… Au risque de mourir.
Être si haut est un luxe rare. Être si haut est une expérience d’une richesse infinie, c’est aussi un plaisir de vivre immense. Une expérience qui justifie largement tous les efforts que nous avons faits pour y parvenir, mais qui n’a aucun sens si nous restons en compagnie d’Arthur.

20 Mai, jour du sommet. Un matin ordinaire d’une belle journée d’alpinisme.
Le réveil a sonné de bonne heure, mais sans excès pour permettre un départ dès les 1er rayons de soleil. Nous avons prévu de dormir au même camp au retour du sommet. Il n’y a donc pas lieu de se bousculer et les différentes cordées du groupe se préparent tranquillement. Il est 5 h du matin, l’ambiance est un peu fraîche et je me souviens d’avoir bousculé mon compagnon de cordée pour qu’il garde bien ces moufles pour ne pas aggraver un début de gelure aux pouces. Dès les premiers pas, le levée de soleil est somptueux et la première bosse du glacier rapidement franchie. À cause d’un hiver sans neige, la glace vive est partout présente, recouverte d’une fine pellicule de neige récente, juste un ou deux centimètres. Des conditions un peu délicates, surtout à la descente…
Plus loin, sur le plat du glacier, l’horizon c’est ouvert vers l’ouest avec une surprise déconcertante. Un immense front de nuages noirs s’avance vers nous et recouvre très rapidement l’ensemble du ciel. Pour l’instant, il fait encore beau, mais quelle sera l’évolution dans 3 ou 4 heures ? Toute mon énergie est mobilisée pour réfléchir, car rien des prévisions météo de la veille ne laissaient présager de cette situation. L’importance de la masse nuageuse ne semble pas indiquer un simple phénomène passager, il faut d’urgence prendre une décision.
Être au cœur des nuages, à cette altitude, signifie forcément des chutes de neige, du vent et du brouillard, des conditions très rapidement difficiles avec une absence de visibilité particulièrement dangereuse dans un relief sans point de repère. L’arrivée du mauvais temps à cette altitude ne peut que rendre notre descente terriblement dangereuse, avec des problèmes de froid, d’orientation et de cohésion du groupe. Tous mes indicateurs de sécurité sont au rouge, aggravés en plus par l’altitude importante et par la nécessité impérieuse de réussir le sommet.
Ne pas succomber à cette pression du sommet, rester lucide et analyser le plus précisement possible la situation. La décision est simple et sans appel. Il ne faut pas continuer et surtout redescendre immédiatement sans s’engager plus avant, malgré les conditions encore calmes de l’instant. Ma décision est prise, encore faut-il l’expliquer et surtout la faire accepter par l’ensemble des cordées.
Il me faut, à l’instant, renoncer définitivement au sommet, pour ne laisser aucune prise à l’incertitude. Quel renoncement ! Nous étions tous ensemble en route vers le sommet, presque insouciant, en forme et dans de bonnes conditions. C’est simplement exceptionnel et le point d’orgue d’un grand voyage. Je ne pouvais espérer une plus belle réussite, plus éclatante démonstration de la pertinence de la progression douce. Et tout est remis en question à cause d’un nuage qui ne fait peut-être que passer ? C’est pas vrai ?
Mais au fond de moi, je sais, je sens, de toute mon expérience de guide que cette décision de renoncement est juste. Et je vais mettre toute mon énergie pour convaincre mes compagnons qu’il nous faut redescendre immédiatement, pour que l’attrait hypnotique du sommet ne les submerge pas.
User de persuasion et de subtilité… Entre explication technique et levier affectif. Mettre un bras sécurisant autour d’une épaule et murmurer… « Allez, viens, il nous faut redescendre. C’est la fin du voyage. Il nous faut redescendre pour rejoindre Marianne et ta petite fille qui t’attendent en bas… ».
J’ai, gravé dans ma mémoire les mots de Krakauer sur la tragédie de l’Everest et j’espère qu’ils m’éviteront encore de tomber dans le piège de toutes les pressions de la proximité du sommet.  Il est si facile de commettre une erreur, si haut.
Un dernier regard chargé d’émotion vers le sommet. Une déchirure immense se vit à cet instant précis. Accepter de renoncer pour vivre…
François décide de continuer et je ne fais rien pour l’en dissuader. Il a un chemin personnel à explorer. Un quart d’heure plus tard, il est de retour à l’intérieur du groupe, prêt à descendre avec nous. OUF…, Je respire enfin !
Très rapidement, nous sommes tous de retour au camp à 7450 m.
Michel a juste le temps de s’envoler vers la vallée. Moins d’une heure plus tard les mauvaises conditions s’installent sur la montagne. Pourtant, redescendre immédiatement est une décision encore plus difficile à prendre que celle de renoncer au sommet. Qu’il est tentant de rester un jour de plus, pour faire le sommet le lendemain. Juste un tout petit jour de plus…
Ce sont les contraintes d’organisation de l’équipe népalaise et de notre retour qui seront les plus fortes, car nous avons déjà dépassé de deux jours le planning d’ascension de l’expédition. Et j’imagine que tout le monde en bas est mobilisé pour venir nous aider à descendre toutes nos affaires. Il y a aussi et toujours ce syndrome Krakauer : respecter les décisions de sécurité prises, ne pas être obnubilé par le sommet, prendre du recul.
Nous sommes maintenant dans le mauvais temps et je ne souhaite pas prolonger plus longtemps notre séjour en altitude. Le voyage est définitivement terminé, nous rentrons à la maison. La situation météorologique s’aggrave suffisamment pour confirmer ma décision, au point de rendre difficile le début de la descente.
Pourtant, au camp 4 à 6800 m, en milieu d’après-midi, le temps s’améliore. Le lendemain , il fera beau,  pour le dernier summit day de la période… De quoi discuter encore longtemps de la difficulté de se synchroniser avec la météo.
Avec du recul, je pense que nous n’avons pas utilisé au mieux les compétences du prévisionniste météo. Le moment du sommet a été un instant très court qui méritait certainement encore plus de présence et d’attention entre le prévisionniste et moi, avec des contacts beaucoup plus nombreux et rapprochés.

D’autres petites phrases de mon carnet…
Le renoncement est aussi problématique pour les Népalais que pour nous.
Plus nous sommes proche de la réussite, du sommet, plus il est difficile de s’en détacher, plus la lucidité s’estompe et le lien avec la vie réelle s’amenuise.

Certains choisissent le jardinage ou le tir à l’arc, d’autre l’alpinisme et l’ascension d’un 8000.
Vivre une expédition sur un 8000 c’est s’embarquer d’abord pour une épreuve, sans vraiment savoir laquelle, pour découvrir qu’on vit avant tout une expérience humaine, collective et personnelle.
Mais au final, le questionnement sur soi, le chemin vers soi n’est-il pas identique ?
Découvrir et éclairer « le meilleur de soi » ?
Dans ce cadre, l’épreuve du renoncement à toute sa valeur. Elle nous oblige à reconsidérer les notions de réussite ou d’échec. La dimension de l’objectif, les moyens engagés et les efforts consentis rendent cette épreuve encore plus difficile (ou salutaire, c’est selon). Il me semble que ce luxe immense de partir si loin, si haut, n’a de sens que si cette nouvelle énergie est communicative à notre entourage.

Et une réflexion surprenante…
Dans le cadre d’une ascension encadrée par un guide de haute montagne, les participants ont moins de probabilités de réussir le sommet.
Par contre, ils ont plus de chance d’en revenir vivants ou sans traumatisme.
François, toujours aussi précis ajoute : « ça dépends quand même du guide… »

Chef d’expé, guide et alpiniste…
J’ai l’impression qu’en m’étant concentré sur le management de l’expédition, je me suis éloigné de mon travail de guide, je me suis éloigné de mes clients et de leurs attentes. Il me semble aussi que j’ai estimé (décidé) qu’ils étaient autonomes en alpinisme (puisqu’ils se sont inscrits pour l’ascension d’un 8000) et que je n’avais donc pas besoin d’être trop proche d’eux, trop attentif à leurs besoins.
Comment être à la fois, chef d’expé et guide ?
Comment assurer le statut et les taches de management d’un chef d’expé et être attentif à mes clients et compagnon de voyage en tant que guide de haute montagne, tout en étant présent à chaque instant en tant que personne, au-delà du personnage joué habituellement ?
Bon, ben y’a des progrès en perspective !!!

Et, il y aurait encore tant de choses à dire : sur l’encordement…, sur les rendez-vous de management d’une expédition…,  sur les taches de l’équipe népalaise…, sur la notion de camps et de paliers…
Rendez-vous au sommet du prochain 8000.
Paulo, Août 2009

 

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