Ratna Chuli
"Brèves de comptoir"

Un texte "à chaud" de retour d'expé...





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Son nom : "Exploring the Himalayas"

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Dernière mise à jour le mercredi 30 Janvier 2009



Et puis un clin d'oeil à Jocelyn,
qui, au restau à Grenoble m'a fait gentiment remarquer que j'étais habillé de la même façon qu'à 6000 m à l'Araniko.

Voici une réflexion débridée sur le déroulement de l'expédition au Ratna Chuli à l'automne 2009, sur le sens de l'alpinisme dans les Alpes et en Himalaya, sur les difficultés de la vie en altitude, sur la formation des guides aux Népal et bien d'autres chose à lire entre les lignes...

J'avais vraiment envie d'écrire quelque chose sur cette expé un peu particulière de mon automne himalayen, histoire de prendre un peu de recul et de partager un peu (le moins mal possible) cette tranche de vie en altitude.
Je me suis donc posé devant le clavier et surprise, il en est sortie un texte de 7 pages. Un vrai roman fleuve. Avec une forme surprenante que je n'avais pas encore explorée auparavant : une conversation de bistrot, un dialogue de gens branchés.

Et c'est avec un peu d'inquiètude que je l'ai posté sur mon blog... et sur Camp to Camp,
J'attends votre avis avec impatience, si vous arrivez à lire cette prose laborieuse jusqu'au bout.

Et puis, d'autres personnes ont apportés une pierre à l'édifice. Je les en remercie chaleureusement.
Florence Luy, rescapée du Ratna, qui en a corrigé la première mouture farcie de fautes d'orthographe.
Il y a Paul Bonhomme et des textes splendides sur son blog.
Et aussi, Patrick Wagnon avec un texte paru dans Montagne Magazine... à relire en fin de page.

En ce début décembre, le calme règne à La Grave.
Au comptoir du Bar des Glaciers, un vin chaud odorant fume dans les bols. Avec quelques amis et des guides d’ici et d’ailleurs, le temps s’écoule doucement en une discussion animée.

- Lionel m’interpelle : Dis Paulo, on t’a pas beaucoup croisé cet automne par chez nous, raconte-nous un peu tes trois mois d’expé au Népal ! A ton départ, tu m’avais dit que l’ascension du Ratna Truc Much était un projet important pour toi et un peu compliqué.
- Tu veux parler du Ratna Chuli, dans la vallée de Phu ? 
-Lionel : Oui, le 7000 un peu technique qui est décrit dans votre livre avec Jean Annequin, « Sommets du Népal ».
ça a marché, vous avez réussi ?
- Pas vraiment. En fait, on ne peut parler ni de réussite ni d’échec car nous n’avons même pas essayé… On a été obligé de s’arrêter avant le dernier camp, juste avant le sommet, car les porteurs d’altitude n’ont pas voulu aller plus loin sans cordes fixes.
- Bruno : Ben, t’as fait quoi pendant un mois, t’as pas eu le temps d’équiper la montagne ? T’as joué aux cartes à Phu ? T’as une copine là-bas ?
- Mais non, c’est juste un peu compliqué à expliquer. Pour faire simple, alors que nous étions en route pour le dernier camp à 6500 m, nous avons été obligés de faire demi-tour car nos deux porteurs d’altitude n’ont pas voulu aller plus loin. Ils ont été impressionnés par l’ambiance d’une grande traversée en neige qui menait au col où nous devions installer notre camp 4, juste avant le sommet.
- Pierre : ce n’est pas cool comme situation. Et tes clients ne t’ont pas lynché, toi et tes népalais ?
- Aller ne t’excite pas. Pour comprendre il faut commencer depuis le début. Déjà, il faut savoir que le Ratna Chuli n’est pas un 7000 facile. Même si ce n’est pas un grand 7000, il est loin, peu fréquenté et techniquement plutôt AD. Ce qui n’est pas rien en altitude et avec un groupe de clients. Il faut savoir que la grande majorité des sommets gravis en Himalaya sont plutôt cotés entre F et PD et surtout, ils sont équipés de cordes fixes.
- Franck : Mais pourquoi diable t’as pas installé des cordes fixes du camp de base au sommet, comme tout le monde ?
C’est cool, une fois tous tes clients vachés sur les cordes, t’as plus rien à faire. Et au moins t’as l’esprit tranquille, si ça marche pas c’est d’ leur faute !
- Pfft, t’es lourd des fois ! T’as toujours pas compris que les cordes fixes c’est la mort du métier de guide en Himalaya, pour nous comme pour les Népalais. Et que d’installer une via ferrata jusqu’au sommet, c’est renier toutes les valeurs de l’alpinisme. Au Ratna, ce qui m’intéressais justement, c’était d’expérimenter la progression douce sur un sommet un peu technique (mais pas trop quand même) et donc d’évoluer en cordée alpine avec le moins possible de cordes fixes.
- Victor : Comme d’hab., t’es complètement à côté de la plaque et un brin utopique. Et en plus, ton histoire de cordes fixes, c’est complètement incompréhensible pour la grande majorité des alpinistes, et je ne parle même pas du grand public. Tes clients, ils ont envie de faire un 7000 et basta. Peu importe les moyens. Cordes fixes, oxygène, pléthore de Sherpas ou même dopage. C’est la réussite du sommet qui est importante. Un point c’est tout.
- Peut-être, mais je sais aussi qu’on a les clients qu’on mérite ou plutôt qui nous ressemble. Et pour moi, conquérir un sommet comme un gros naze sans me préoccuper des moyens utilisés, ça n’a aucun sens, ça ne m’intéresse pas. Point ! Et puis, cette réalité que tu décris, même si elle est majoritaire, est loin d’être inéluctable. On peut, on doit pouvoir faire autrement. C’est aussi de notre responsabilité en tant que guide. Même si on est le plus souvent considéré comme des « marchands du temple », on en est aussi les « gardiens ».
- Bruno : ça c’est ton côté militant des années 80 qui ressort, estampillé Mountain Wilderness. T’es pas parfois un peu en contradiction avec ton boulot de guide ?
- Forcément, comme tout le monde. Non ?  Aujourd’hui, il y  a des choses que je n’ai plus envie d’accepter dans mon boulot de guide : les hélicos, les cordes fixes, ne pas prendre le temps « d’être en montagne » et avec mes clients. Même en très haute altitude, j’ai envie de vivre mon métier harmonieusement et le plus sereinement possible. Et c’est justement cette éthique de l’alpinisme qui donne un sens à tout ça. Je n’ai pas envie de devenir un « gougnafier de la montagne ». Pour moi, la manière de réaliser une ascension a de l’importance et je ressens l’utilisation des cordes fixes comme une violation de la montagne. Les cordes fixes permettent d’être dans « le plus », plutôt que d’être dans « le mieux », dans « le juste »… 
Bruno : Tu m’énerves avec ton discours mystico fumeur de moquette, branché sur le divan et les étoiles !!!
- Oui, je vois bien que ça t’énerve. Mais pourquoi ? Tu te sens bousculé dans ta pratique ? ça te dérange tant que ça cet éclairage d’une recherche personnelle et forcement spirituelle en montagne ? Tu ne te questionnes jamais sur le sens que l’on veut donner à nos ascensions ?
Bruno : Ben y’a déjà le Gab et Daudet, ça suffit non ? Si en plus tu t’y mets toi aussi, tu vas devenir ringard.
Victor : Vous avez vu le dernier film de Damilano ? Un vrai OVNI, ça s’appelle « Parenthèses à 8000 » et on voit même le Paulochon en train de nous apprendre à faire de l’eau.
- Stop…Pour l’instant c’est de cordes fixes que je veux parler car au Ratna, nous avons directement vécu un conflit de pratique avec une expé d’un guide Suisse qui a tout équipé. Heureusement on avait déjà presque terminé.  En Himalaya, en posant des cordes fixes du camp de base au sommet, les guides (népalais ou occidentaux) tuent l’alpinisme et en renient toutes les valeurs. Et du même coup, ils scient la branche sur laquelle ils sont posés. C’est vraiment une vision à court terme ou même pire, une absence de vision. C’est naze, on a le nez dans le guidon et on va droit dans le mur. Et dire que j’ai fait ça pendant plus de 15 ans !
Bruno : Tu m’énerves vraiment. Tu te crois le sauveur de l’humanité avec tes discours ringards ? J’me casse, j’ai autre chose à faire que d’écouter tes sornettes.
Pas si ringard que ça ! Écoute… ! Avec des cordes fixes, tu peux faire n’importe quoi : des choses plus difficiles, avec plus de monde, en portant un sac plus lourd et avec des camps plus loin, mais aussi tu descends plus vite et tu es plus en sécurité... Bref, tu t’engages pas, tu triches, c’est tout… avec toi même et avec les autres. C’est un peu comme les cables à La Meije et au Cervin. Faire la traversée de la Meije, aujourd’hui, c’est accepter de privilégier sa soif de réussir au détriment de la beauté, de la qualité du geste. L’ego a pris le pas sur la nature profonde de notre relation à la montagne. On n’a pas avancé d’un caramel, on est toujours dans l’esprit de conquête des anciens : pour vaincre, tous les moyens sont bons et justifiables. En Himalaya c’est pareil, mais en plus les acteurs locaux n’ont aucune conscience des enjeux qui s’y joue. Business is business. Et l’Everest est le reflet le plus caricatural de notre pratique dans les Alpes. Parfois, cela me fait gerber…
Allez, chiche ! Qui osera faire le ménage devant notre porte et pire, juste au dessus de notre tête, à La Reine Meije.
- Franck : on peut toujours rêver !!! Mais ça, c’est un sujet brûlant, presque tabou. Mais, concrètement, c’est vrai, on pourrait imaginer une saison sans les câbles, juste pour voir ce qui se passerait réellement. Pour voir comment réagirait les autres  guides et les alpinistes amateurs.
- Lionel : Stop on s’égare. Paulo, raconte-nous plutôt ton histoire de Sherpas. Ils n’ont pas voulu continuer, ok. Pourtant, il y avait forcément Chhotemba que j’ai croisé justement quand tu as fait la traversée de La Meije cet été  avec tes clients.
- En fait c’est un peu facile de dire que c’est à cause d’eux. En expé, les micro-événements s’enchainent si vite qu’il est difficile d’avoir le juste recul et de prendre les bonnes décisions. On est souvent au cœur de l’action, avec beaucoup d’interférences relationnelles, avec des enjeux complexes, et surtout des difficultés à bien communiquer.
- Franck : tu veux dire que c’est un problème de langue ?
- C’est surtout un problème de lieu et d’outil. Et c’est un vrai sujet que j’aimerais approfondir pour améliorer mes itinérances himalayennes. Effectivement, il manque un espace adapté, une grande tente, pour nous retrouver tous pour les briefings et les débriefings. Mais aussi, comme me l’a expliqué Christian, l’ergonome de Nice, tout ne se règle pas dans des mises au point formelles, il faut aussi organiser des temps informels. C’est ce que Rémi Engelbrech appelle aussi le management de l’espace café. Et justement, sur le terrain en altitude, il me manque un endroit pour nous retrouver tous ensemble, pour jouer aux cartes, boire des canons ou prendre des décisions de manière plus collégiale. C’est paradoxal de dire que les tentes d’altitude actuelles ne sont pas vraiment adaptées à la vie en altitude. Faut aussi absolument que je travaille là-dessus avec Elisabeth. Mais surtout, il faut que je fasse des progrès en communication pure. J’ai découvert la CNV et c’est vraiment trop top.
- Lionel : Tu veux parler de la Communication Non Violente, développée par Marshall Rosenberg ?
- Oui, bien sûr. Tu connais ? Mais en fait en parlant de ce problème de gestion des prises de décision, je voulais surtout dire que je me suis trompé dans l’organisation pratique d’une des journées et tout a basculé.
- Lionel : T’es un peu dur avec toi, non ? Car il est facile de réécrire l’histoire, après coup.
- Tu as raison. Mais il est particulièrement énervant de se rendre compte du détail qui cloche, de comprendre l’endroit où on aurait pu, on aurait dû être meilleur…
En fait, toute la première partie de l’ascension c’est plutôt bien déroulée. J’ai fait les bons choix pour le trajet jusqu’au camp de base, avec des rendez-vous de gestion de l’acclimatation bien calées (merci Rémi…). Nous avons travaillé sur la notion de marche consciente, avec une attention constante aux moindres détails, avec une attention constante à l’hydratation, au souffle.
- Victor : il faudra un jour que tu m’expliques l’histoire de l’épée de Damocles que tu racontes à tes clients pour illustrer les problèmes liés à l’altitude.
- Qui t’as parlé de ça ? C’est comme l’histoire d’Old Buffalo, ce sont des histoires qui me servent de référentiels au sein du groupe. Ok, je te raconterais car c’est aussi utile et intéressant pour tout le monde. Bon, je reviens au Ratna. Côté Népalais, tout était parfait : Temba a super bien géré la logistique, Tsering le cuistot est top, Bishal avec Futi se sont très bien occupés de la partie trek. Par contre, l’arrivée au camp de base à 5200m fut un peu dure. Il y avait de la neige partout et pas une goutte de flotte. La cata totale. Mais là aussi, ça c’est plutôt bien passé et l’équipe de cuisine a super bien bossé.
- Pierre : ça c’est le fruit du travail que tu as fait ces dernières années. Et c’est super… Une équipe stable, solidaire avec de bons salaires et une amélioration constante des conditions de travail. De mon côté, même en allant au Népal une fois par an, c’est pas demain la veille que j’atteindrai ce niveau de qualité. Mais de toute façon personne ne se rend vraiment compte de l’importance de la logistique ni de l’animation de l’équipe népalaise, sauf quand ça dérape ! Mais surtout on ne s’engage pas autant que toi, ni dans la pratique ni dans des lieux inconnus. Tu as vu…? La proposition commerciale des agences est actuellement d’une pauvreté affligeante.  Par contre, je ne comprends toujours pas ton histoire des Sherpas qui ne veulent pas aller plus loin sans corde fixe. Ils font pourtant partie de ton équipe ?
- Bon, je continue. En fait tout va plutôt bien jusqu’au camp 2, un grand col à 6000, juste avant la partie un peu difficile de l’itinéraire. Et tout le monde me rejoint à ce camp sans trop de problème. J’ai juste un petit souci avec Marie et Jean-Charles, car pour lui les conditions en altitude sont difficiles à vivre et il est là plutôt pour être avec sa compagne que par choix personnel. Avec Marie, qui est par ailleurs adorable, son hyper sensibilité me pose aussi quelques soucis de communication.
- Pierre : Oui, je vois le tableau d’ici. Des fois, tu peux être carrément « brut de décoffrage », et pas vraiment dans la douceur. Ce n’est pas toi qui parlais de Communication Non Violente ?
- Je sais, je manque parfois d’empathie ou de compassion. Pas de souci, je me soigne… Mais, le chemin est encore long !!!
Donc, je passe une grande journée au dessus du camp 2 avec l’équipe des Népalais pendant que le groupe se repose. Seul Jean Do et Jean, iront sur un petit sommet à côté du camp : le RTT Himal, à 6000 et quelques mètres. Je suis encordé avec Gyalzen et Chho avec Migma. Ce sont tous des Sherpas et nous passons ensemble une très bonne journée d’alpinisme. Nous faisons une très belle trace en zigzag dans une pente de neige (40 à 45°) qui ressemble un peu au Tacul, avec, au milieu, une zone de sérac un peu compliquée. Après avoir errés dans une zone très tourmentée, nous posons 150 m de main courante pour nous rassurer et 15 m de corde fixe dans un passage de glace surplombant. Heureusement que j’avais pris mes piochons de cascade. La porte vers le haut est ouverte, ensuite il n’y a plus de souci d’itinéraire. Il reste 200 m de pente de neige jusqu’au col, dans un terrain plus simple. Nous redescendons au camp vers 16h30, très heureux de notre journée.
Nous changeons les cordées, car comme je passe devant pour faire la trace à la descente, je préfère être avec Chhotemba. Gyalzen assure Migma, qui n’est pas très à l’aise dans ce terrain malgré qu’il soit déjà allé à l’Everest. Et, juste à un ressaut en neige dure, Mingma se met une boîte et entraîne Gyalzen sur quelques mètres. Heureusement, ils sont arrêtés par une zone de neige profonde et la chute se termine bien, sauf pour Gyalzen qui souffre d’une contusion à l’épaule. C’est le petit détail qui changera tout…
Le soir, au camp, briefing d’organisation dans la grande tente que je partage avec Michelle et Jean Do. Après discussions, il nous reste 4 jours et nous décidons de partir vers le haut pour nous installer au camp 3 juste sous le sommet. Et c’est certainement une erreur, car il ne faut jamais tout faire à la fois, et en plus c’est une de mes règles de conduite.
- Lionel : Tu veux dire qu’il ne faut jamais installer un nouveau camp sans avoir repérer au préalable son emplacement. Mais d’après le topo, tu connaissais ce lieu qui ne pose aucun souci : c’est à un grand col et il y a plein de place.
- Avec l’expérience, je sais qu’il ne faut surtout pas tout vouloir faire dans une journée. Il faut absolument séparer les tâches : faire la trace, déterminer l’emplacement du camp, faire le portage des affaires, démonter les tentes et les remonter… et aussi ne pas faire trop de dénivelée. Et en fait, c’est exactement ce qu’on a fait. A la fois, parce que j’étais particulièrement euphorique suite à ma journée d’équipement. Le sommet était dans la poche puisque nous avions trouvé la clef de la partie difficile et le topo ne parlait même pas d’une quelconque difficulté pour rejoindre ce camp au col. Je souhaitais aussi réduire le temps en altitude car je savais que c’était difficile pour certains à cause du froid. Et surtout, je ne voulais pas imposer la journée d’attente qu’il m’était nécessaire pour faire complètement la trace et installer une première tente au camp 3. Tout le groupe se sentait en forme et avait envie d’en découdre. Bref, que des arguments à la con ! Mais en plus, cela aurait très bien pu marcher car tout le monde s’est plutôt bien débrouillé.
Bien sûr, nous n’avons pas atteint le col le 1er jour, nous avons dû faire un camp à l’abri d’un sérac après 300 m de montée, car le passage du surplomb en glace nous a pris beaucoup plus de temps que prévu. Il a fallu hisser les sacs un par un. Mais j’ai passé une bonne journée avec Jean. Encordé, bien sûr.
- Pierre : tu remarqueras que la notion de dénivelée à faire entre deux camps est de nouveau très faible. 300 m, ce n’est pas beaucoup et pourtant cela vous occupe toute une journée. C’est ce que tu appelles une progression par paliers ?
-Attends, ça c’est un autre sujet qui touche à la définition de la progression continue. Ces 300 m de dénivelée entre deux camps n’ont rien à voir avec la notion de paliers. Aujourd’hui, je pense qu’il faut plutôt réfléchir en termes de quantité d’efforts que l’on est capable de fournir en fonction des différents paliers hypoxiques : par exemple 4000, 5000, 6000, 7000. Mais en fait, je ne sais pas vraiment où se situent les paliers. Par contre, je sais que la dénivelée entre deux camps est fondamentale pour une progression douce, mais c’est simplement une des données qui détermine cet effort à fournir. Et je reste persuadé que la quantité d’efforts qui est demandée entre deux camps classiques d’une « progression en dent de scie » en haute altitude ne respecte pas nos capacités liées à ces paliers hypoxiques. Il nous faut réviser à la baisse cet effort à fournir, pour ne pas exposer notre organisme à un travail trop important et dangereux pour lui. Et, dans un premier temps, il nous faut inventer un moyen de quantifier cet effort en prenant en compte tous les éléments qui le constitue (la dénivelée, la nature du terrain, le poids du sac, le montage de la tente, etc.). On peut aussi, par exemple, réfléchir à la notion d’une durée idéale qui laisserait le temps de récupérer.
Bref, la réflexion est ouverte et je suis très impatient d’en discuter avec mon compère François Damilano. Jean, l’un des participants du Ratna très branché physique, va aussi réfléchir au sujet.
- Franck : en fait je m’aperçois que c’est un domaine où il y a encore plein de choses  que l’on ne connaît pas. On en a jamais discuté vraiment ou même produit des documents, ni au syndicat, ni à l’ENSA.
- Victor : sans parler de la formation des futurs guides de haute montagne népalais qui se met en place actuellement. Je serais curieux d’en connaitre le contenu. Mais quand je vois notre pratique, ma pratique, en Himalaya, je me fais un peu de souci… Paulo, toi qui est toujours fourré au Népal, tu t’en occupes un peu ? Tu dois avoir plein d’idées là-dessus…
- Joker ! C’est trop compliqué à expliquer et en plus c’est un vrai panier de crabes, ici et là-bas. Il y a beaucoup d’enjeux d’ego, de fric, de politique aussi…
- Victor : mais au fait, tu as fait combien d’expés au Népal cette année ?
- Euh, six, je crois…  3 au printemps : au Kanjiroba, le Manaslu, puis une tentative sur Samdo Phu. Et à l’automne 3 expés, l’Araniko, Le Ratna et le Pokarkang. Mais laisse-moi raconter la suite de mon histoire. Tu verras, elle éclairera ta remarque sur la formation des guides népalais.
Lionel : Ah… je vois où tu veux en venir. Tu veux dire que tout est lié, la réflexion sur le sens de l’alpinisme et sur les moyens utilisés avec l’exemple des cordes fixes, la formation des guides…
- Oui c’est exactement ça, mais j’en étais à notre camp que nous installons, un peu à l’arrache dans la pente. Au final, nous y passons une nuit plutôt bonne dans un cadre vraiment superbe. Le lendemain matin, Chhotemba et Mingma nous rejoignent. Eux, ils ont dormi au camp 2 avec leur réserve de dal bath. Nous reprenons la route tranquillement avec l’objectif cette fois de rejoindre notre prochain camp. Ce qui ne devrait pas poser de problème. Le jour précédent, les Népalais ont installés 200 m de corde fixe jusqu’au col. Chho m’a même expliqué qu’il y avait une grosse corniche, mais je ne me fais pas beaucoup de souci. On verra bien sur place. C’était sans compter avec la météo et surtout un vent violent qui allait nous frigorifier à l’arrivée au 1er col.
- Pierre : donc là, si je comprends bien, vous montez à votre dernier camp. Il y a deux Sherpas  et l’ensemble du groupe ?
- Oui, pour les Népalais, Gyalzen est redescendu au camp de base. A la fois pour accompagner Jean-Charles et parce que son épaule lui faisait mal. Du côté des alpinistes occidentaux, nous sommes 8 personnes à ce camp 3. Pour Jean-Charles, j’ai décidé de lui demander de redescendre au camp de base, car cela n’avait aucun sens qu’il attende Marie à un camp si haut.
- Pierre : ce qui veut dire, qu’une personne peut mobiliser le tiers de l’équipe népalaise d’altitude à son seul profit ?
- Oui, je sais c’est surprenant mais en fait, j’aurais dû en discuter avant avec Marie et que l’on envisage cette situation ensemble. De nouveau, ces petits détails que l’on oublie et qui ensuite prennent de l’importance. Concrètement, j’avais demandé à Chho que cela soit Mingma qui accompagne Jean-Charles vers le bas. Mais la douleur à l’épaule de Gyalsen inquiétait Chho, il était donc plus judicieux qu’il descende.
-Lionel : Moi, j’aime bien ton système de progression continue, même si je pense que rester autant de temps avec les clients en altitude cela doit être très difficile, et forcement usant. Mais, au moins, en temps que guide, tu restes avec tes clients et comme au Manaslu vous êtes beaucoup à aller si haut. Ça aussi, c’est plutôt rare.
- Tu as un peu raison quand tu dis que c’est difficile, mais j’aime beaucoup cette notion de « faire ensemble » et je pense que notre métier en Himalaya, c’est justement d’accompagner l’ensemble du groupe vers le sommet et pas uniquement une ou deux personnes, les meilleurs. Forcément cela impacte directement sur nos choix car nous sommes dans le cadre d’un alpinisme collectif.  Par exemple, suite à l’expérience du Ratna, j’ai radicalement changé mes critères d’encadrement. Maintenant, j’aimerais partir avec un guide (occidental ou Népalais) pour 3 ou 5 clients en fonction de la difficulté de l’ascension. Ce qui veut dire considérer Chhotemba comme un vrai guide et non plus comme un porteur d’altitude. Je pense vraiment que ce sont deux métiers différents. Mais ça c’est un autre sujet… on revient à la discussion sur la formation.
Bon aller, je termine… Donc on plie nos tentes, on boucle nos sacs et les Népalais nous aident à porter tentes, gaz et réchauds et quelques affaires perso. Le sac de couchage et le matelas de Denis et de Jean en particulier. Puis nous partons vers le haut, en cordées de deux : Flo et Jacques, Michelle avec Marie, Jean avec Denis, et je suis encordé avec Jean Do. Au 1er col, à 6500 m, il y a beaucoup de vent et il fait vraiment très froid (-18° avec 40 km/h de vent annoncé). Avec Jean Do, nous ne nous éternisons pas vraiment, je bouscule un peu les uns et les autres pour qu’ils se couvrent comme il faut et je vais voir la suite de l’itinéraire. Il y a une fine crevasse qui laisse supposer que la corniche est gigantesque, en fait elle se passe très bien, il faut juste choisir le bon endroit. Mais de l’autre côté, ce n’est pas du tout le terrain débonnaire que j’attendais : ça penche un peu et il faut contourner des zones de séracs. Ce n’est pas très loin, une heure au max mais c’est assez impressionnant.
- Lionel : Tu as l’air surpris par ce que tu découvres, ce n’était pas indiqué dans votre topo du sommet, celui de votre bouquin ?
- ben NON, justement. Cela pose la question de la pertinence et de la précision des informations. Et là, ça me dérange d’autant plus que c’est de notre bouquin dont il s’agit. Pourtant avec Jean nous avons essayé de faire le mieux possible, de donner le plus de renseignements pratiques.
- Lionel : bien sûr il n’est pas parfait, mais c’est le seul qui existe. Vas voir sur Internet si tu trouves des infos sur le Ratna Chuli ou le Saipal.
Au col, je vois arriver Mingma qui m’annonce d’emblée qu’il ne va pas plus loin sans corde fixe. Et Chho de renchérir… « Impossible to go ! ». En fait, je les soupçonne d’avoir déjà pris cette décision la veille et c’était peut être le message que Chho voulait me faire comprendre en disant que la corniche était trop grosse. Mais manque de pot, avec Jean Do nous sommes déjà de l’autre côté, bien décidés à continuer. Ce n’est vraiment pas le moment de discuter car tout le monde est en train d’arriver et il fait très très froid. Voici encore une décision prise dans des conditions extrêmes, mais je n’ai pas vraiment le choix. Soit je leur botte le cul à coups de crampons pour qu’ils continuent, soit je prends le temps de les convaincre que c’est à vache, soit j’accepte leur décision et nous redescendons immédiatement. Forcément, c’est la dernière solution que je choisis. Si je les force à continuer et qu’il se passe quelque chose de dramatique, je m’en voudrai toute ma vie. De nouveau, ne pas se mettre dans une spirale accidentogène et résister à la pression du sommet.
- Pierre : Mais il vient d’où ce Mingma, c’est un Népalais de ton équipe habituelle ?
- Justement non et c’est bien là tout le drame de l’histoire. C’est un porteur d’altitude de l’agence népalaise avec qui je travaille. Mais en fait lui, il n’y est pour rien et je ne peux pas trop lui en vouloir. Il a été embauché à un poste où il n’était pas compétent. Même s’il a été à l’Everest, ce n’est pas un alpiniste et en plus il ne parle pas anglais, la caricature du Sherpa d’altitude.
- Pierre : Pourtant tu l’as payé comme porteur d’altitude et au prix fort je suppose.
- Oui, bien sûr, environ 75’000 roupies. Il a eu son salaire journalier plus le bonus d’expédition (500 roupies par jour + 60’000 roupie). C’est une fortune au Népal si on prend 5’000 roupies par mois comme base du salaire moyen mensuel au village.
- Victor : C’est surtout cher payé pour quelqu’un qui fait capoter toute une expé !!!
- Franck : T’exagères un peu, car c’est un peu facile de désigner d’emblée un bouc émissaire. Paul explique-nous pourquoi il est là, ce Mingma.
- Eh bien, il a été embauché parce qu’il fait partie de la famille du boss de l’agence. Et, je ne peux pas dire non au big boss quand il me demande quelque chose que je peux faire. Bien sûr, j’avais donné des critères précis pour le choix de la personne. Mais faut pas se leurrer, à la fois on est au Népal, et à la fois c’est le patron qui décide.
- Franck : Et après, comment cela s’est passé ? Vous êtes redescendus directement au camp de base ou vous avez continué ?
- On est déjà descendu jusqu’à l’emplacement de notre camp de la veille et ce n’était pas vraiment simple, avec le vent et le froid. Comme on était à l’abri, on a mangé un peu puis on a continué jusqu’au col à notre camp 2. En fait, le moral des troupes, et le mien aussi, était bien entamé. à la descente, tout le monde était un peu secoué et j’ai décidé d’assurer Marie jusqu’à une grande main courante qui permettait de descendre tranquillement jusqu’au plat du glacier.
Mais l’histoire n’est pas terminée car le lendemain, au réveil, Michelle, qui était dans une tente avec Marie, me prévient qu’elle a deux doigts gelés. Branle-bas le combat… pour trouver les médicaments qu’il faut, pour appeler l’IFFREMONT, puis pour évacuer le camp, assurer et aider Michelle et descendre au plus vite au camp de base. Heureusement, le diagnostic ne nécessitera pas de rapatriement hélico. Mais le retour en France pour Michelle sera particulièrement douloureux.
Au camp de base, l’ambiance du groupe va en prendre un coup quand on apprendra que c’est au col en aidant Marie à bricoler un mousqueton à virole que Michelle s’est gelé les doigts. Pas facile à entendre ni à accepter pour Marie… Et puis, Jean aussi a eu les mains très abimées par la sécheresse de l’air, puis par le froid. Bref, le passage au col a eu des conséquences importantes et même si nous avions réussi à nous installer au camp 4, la suite aurait été fortement compromise.
- François : Dis donc, c’était rude la fin de l’expé ?
- Ben oui, quand les conditions météo sont difficiles et quand le sommet n’est pas au rendez-vous cela ne simplifie pas les choses. La relation entre les gens est forcément plus tendue, surtout après tant de temps passé ensemble. Il faut rentrer, tout simplement et essayer de profiter au mieux du voyage retour.
- Franck : Paul, je voudrais revenir sur la question de la corde. C’est étrange comme tu insistes de plus en plus souvent sur la notion de cordée en Himalaya. Lors de ma dernière expé au Tilicho, je n’ai encordé personne. Pourquoi toi tu encordes tes clients ? Est-ce vraiment nécessaire ? 
- Tiens, ça aussi c’est un sujet intéressant à débattre pour la formation des guides népalais et même entre nous. Pour moi, maintenant, la corde est un élément indispensable en Himalaya, par le simple fait qu’elle garde les gens reliés entre eux et à la vie. Personne n’est laissé seul à 6000 sur un glacier crevassé parce qu’il va plus doucement que le reste du groupe. Et puis, je ne comprends pas notre logique d’alpiniste en Himalaya. Pourquoi l’encordement long qui est obligatoire sur les glaciers des Alpes n’est-il plus nécessaire sur les glaciers Himalayens ? Dans un autre registre, si, par exemple, on est encordé tout les deux et que je vais un peu plus doucement que toi. En prenant soin de moi, tu prendras aussi soin de toi. Et peut-être, ainsi arriveras-tu plus facilement au sommet.
De manière plus philosophique, pour moi, la corde symbolise le métier de guide de haute montagne, avec cette relation particulière qui nous relie, qui nous unit à notre client. Pourquoi en serait-il autrement en Himalaya sur les plus grandes montagnes du monde ?
Mais, au-delà du guide, la corde illustre aussi les valeurs de l’alpinisme. Un alpinisme profondément solidaire et conscient.
- Bruno : Allez, c’est ma tournée. Paulo, je vois que tu as la forme après trois mois d’expé, c’est quand qu’on enlève les câbles de la Meije ?!

Vous êtes arrivez au bout ? Chapeau !

En voici une autre dose, avec le texte de Patrick Wagnon.

Réflexions à propos de l’accident du K2 de l’été 2008

Qu’est ce que l’alpinisme ? Pour moi, c’est gravir une montagne à la force de son corps, en faisant appel à son propre jugement pour minimiser les risques (chutes de pierre, séracs, avalanches…) et en utilisant toutes les ficelles de son expérience pour se frayer un passage (choix de l’itinéraire, placement des protections…). En ce sens, gravir une montagne à grand renfort de porteurs, de cordes fixes, d’oxygène et autres soutiens extérieurs n’est déjà plus de l’alpinisme. C’est une autre activité qui vise à atteindre un sommet, quels que soient les moyens utilisés. Certes, le sommet est toujours l’objectif visé, comme en alpinisme, mais on perd ici l’essence même de l’activité qui est le chemin qui mène au sommet, et la façon de le réaliser.

Pour moi, ceci est vrai sur toutes les montagnes du monde, depuis les plus petits sommets des pré-Alpes jusqu’aux géants du Karakoram ou de l’Himalaya. Ce n’est pas parce qu’un sommet dépasse une certaine altitude qu’il est justifié de recourir à ces moyens extérieurs. Certes, un sommet qui dépasse 8000 m, un "8000" comme on dit, est nettement plus difficile à atteindre et plus risqué que le Moucherotte qui domine mon village, mais chacun est libre de choisir son objectif en son âme et conscience, en fonction de sa propre expérience. Et ce n’est pas parce que c’est un "8000" que la fin justifie les moyens. C’était peut-être vrai au temps de la conquête de ces géants il y a plus de 50 ans, où les enjeux nationaux dépassaient les alpinistes eux-mêmes. Et encore ! Plusieurs "8000" ont été gravis avec très peu de moyens comme le Nanga Parbat atteint en solo, en style alpin, par Hermann Buhl en 1955 (1955 ou 54 ???). Et depuis, les alpinistes ont largement montré que tous les sommets de la planète pouvaient être gravis sans renfort de cordes fixes, porteurs, oxygène…

Je ne cherche pas ici à prôner un discours élitiste, où seul le style alpin est la règle, mais plutôt un retour à l’humilité : c’est à l’alpiniste de s’adapter pour choisir son objectif en fonction de ses capacités, et non à la montagne de se montrer plus accessible. En escalade, un grimpeur qui veut franchir un 8a s’entraîne et progresse pendant des années pour atteindre son objectif. Personne ne va revendiquer une telle voie s’il a utilisé un jumar pour rejoindre le relais, ou s’il a taillé des prises dans les passages clés ! Alors pourquoi le fait-on sur les plus hauts sommets du globe ? Simplement par orgueil, pour pouvoir dire ensuite « J’ai fait l’Everest » ou « J’ai fait le K2 » !

L’été 2008, Christian Trommsdorff, Yannick Graziani et moi étions au K2 avec l’ambition d’ouvrir une voie en style alpin. Pour la première fois depuis que nous partons ensemble en expédition, nous nous retrouvions au camp de base classique d’un "8000". Quelle fut pas notre surprise, et notre déception, de découvrir que même sur le K2, montagne réputée à juste titre exceptionnellement difficile, la règle est de recourir à tous les moyens possibles pour une seule chose : se dresser sur la cime ! Au sens où je l’entends, on quitte là l’alpinisme pour entrer dans une tout autre activité, le "huitmillisme". Le huitmilliste arrive sur les hauts sommets seul ou en groupe, armé de son jumar et des moyens les plus perfectionnés de communication. Les soutiens extérieurs qu’il utilise se déclinent depuis les cordes fixes (posées par ses soins ou par d’autres expéditions qu’il rémunère pour ce "service") jusqu’à l’utilisation de porteurs d’altitude et au recours à tous les moyens de dopage au premier rang duquel l’oxygène.

Soit, chacun est libre de faire ce qu’il veut, et satisfaire son ego comme il l’entend. En réalité, pas tout à fait puisque ce comportement engendre un certain nombre de conséquences parfois très lourdes comme on l’a vu cet été au K2.

Premièrement, l’impact écologique de telles pratiques est très fort. Très rares sont les expéditions qui enlèvent les cordes fixes et les camps d’altitude après leur passage. Quelle tristesse de voir les voies normales de ces majestueux sommets souillées par ces cordes en lambeaux, ces tentes déchirées, ces bouteilles d’oxygène abandonnées ! Quel cynisme de la part d’une grosse expédition cet été au K2 qui au camp de base, arborait fièrement une large banderole « Respect the mountain » tandis que ses grimpeurs fixaient des kilomètres de cordes fixes sur l’éperon S-SE, en installant moult camps d’altitude aujourd’hui en train de pourrir !

Deuxièmement, ce comportement est profondément accidentogène, pour plusieurs raisons. D’une part, nombreux "huitmillistes" n’ont pas l’expérience requise pour prétendre au sommet convoité. Bon, le K2 est tellement difficile que personne n’a vraiment l’expérience suffisante pour cette montagne, mais cet été, certains prétendants n’avaient à leur actif que les ascensions du Mont Blanc, du Kilimanjaro, de l’Aconcagua et d’un "petit 8000", le tout par les voies normales et avec assistance. D’autre part, comme une seule chose importe -le sommet- la voie empruntée n’a que peu d’importance. Bonnes ou mauvaises conditions, dangers objectifs ou non, cela est finalement secondaire. La voie normale est là, c’est là qu’on passe ! De toutes façons, il n’y a pas le choix, puisque l’itinéraire est dicté par les cordes fixes. Ainsi aveuglés par le sommet, les "huitmillistes" n’hésitent pas à passer des heures sous des séracs, à traverser des plaques à vent ou à poursuivre leur route au mépris de l’heure tardive. Enfin, un autre facteur entre en ligne de compte, l’effet de groupe. Le fait d’être nombreux donne un faux sentiment de sécurité et incite à poursuivre sans se poser de questions. Pourquoi rebrousser chemin alors qu’un autre continue ? Dans ce contexte, le moindre imprévu tourne très vite au drame. Une corde fixe arrachée, un coup de mauvais temps soudain et c’est la catastrophe ! Faute de pouvoir redescendre par leurs propres moyens par manque de technique ou d’expérience, les grimpeurs tombent ou restent bloqués, contraints à un bivouac forcé (sans grande expérience des bivouacs), les réserves d’oxygène s’épuisent, et c’est la mort assurée, parfois à quelques mètres d’autres grimpeurs qui assistent impuissants à l’agonie. C’est malheureusement ce qui s’est produit l’été 2008 sur le K2, un aveuglement général qui a conduit à une succession d’événements catastrophiques liés aux dangers objectifs (sérac de la bouteille), au manque d’expérience et à l’effet de groupe (cf article de François Carrel dans MM n°xx). C’est particulièrement triste, mais il suffit d’ouvrir à peine les yeux pour dénoncer ce comportement à risques et prévoir les accidents.

Troisièmement, dans leurs pratiques, les "huitmillistes" mettent en jeu leurs propres vies (plus ou moins en connaissance de cause selon leur aveuglement) mais aussi celles des sherpas et autres porteurs d’altitude qu’ils emploient. Certes, ceux-ci sont normalement conscients des risques de leur métier et ils l’acceptent mais bien souvent, pour des raisons économiques, sociales, ils n’ont pas vraiment le choix de leur métier. Encore une fois, l’été 2008, l’accident du K2 a coûté la vie à plusieurs sherpas et porteurs pakistanais qui étaient là pour porter les affaires et l’oxygène de leurs clients, ou installer des cordes pour leur permettre de rejoindre la cime qui rendraient célèbres ces fameux clients !

Enfin, ce comportement "huitmilliste" nuit considérablement à la pratique amateur de l’alpinisme. En effet, même si certains disent faire du style alpin sur des itinéraires équipés de cordes fixes, il est bien impossible de pratiquer ce style sur les itinéraires squattés par les "huitmillistes". L’été dernier au K2, deux itinéraires ont ainsi été pris d’assaut (éperon S-SE et arête des Abruzzes) avec instauration d’un droit de passage sur l’un d’eux. De plus, aux yeux du grand public où seul le sommet compte, cette pratique "huitmilliste" fait largement de l’ombre aux ascensions en style léger. Comment faire la part des choses entre un K2 avec toute l’assistance possible et une ascension en style alpin sur un 7000 perdu ? Le grand public évalue en fonction de critères concrets comme l’altitude, si bien que la quasi-totalité des expéditions de cet été au K2 étaient largement sponsorisées et médiatisées. Bon nombre de "huitmillistes" sont des professionnels de l’aventure communiquant sur les valeurs de l’alpinisme qu’ils ont pour certains largement oubliées.

Aujourd’hui, cette pratique "huitmilliste" semble faire de plus en plus d’adeptes. Les enjeux économiques (sponsors, marché local (permis, logistique…), expéditions commerciales) sont là pour favoriser ce développement au mépris des considérations écologiques et de sécurité. C’est dommage pour l’alpinisme en général et ces hauts sommets pourtant symboles de pureté. Une façon de réduire cette pratique serait d’interdire l’utilisation de l’oxygène, obliger les expéditions à déséquiper les itinéraires (ce qui est malheureusement impossible sur le terrain), et cantonner ces expéditions lourdes à quelques voies normales de hauts sommets. Cela permettrait de laisser plus de place à l’alpinisme amateur, où les valeurs telles que la découverte, le choix de l’itinéraire, l’attrait de l’inconnu, l’Aventure avec un grand A sont bien plus importantes que le sommet ! Mais pour être prêt à faire le pas, il faudrait pour cela que chacun retrouve son humilité par rapport à la montagne, et soit prêt à accepter l’échec, bien souvent au rendez-vous lorsque l’objectif vise les plus hauts sommets du globe !

Patrick Wagnon
Le 18 octobre 2008

 


 

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