"La stratégie de l'escargot"
Une compil des textes écrits sur le sujet...


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Très haut, vers 7500 m en route vers le Manaslu.
Mais le mauvais temps s'invite dans la partie...

En introduction, il y a le lien vers le film documentaire de François Damilano : pas de souci il ne fait que 12 mn.

Et il y aussi l'article parue dans le catalogue de Petzl. "Voyageurs d'altitude".

Dans le microcosme très particulier des ascensions en haute altitude une réflexion est en cours sur les différentes manières de conduire et de vivre les expéditions himalayennes.
Mais qu'elles sont ces différentes manières de faire ?
Quelles différences existe-t-il entre technique himalayenne, technique alpine ou progression continue ?
La technique himalayenne est aujourd’hui la plus utilisée et la plus représentative de notre rapport à l’Himalaya, par contre la technique alpine par son exigence de dépouillement, d’engagement est encore réservée à une élite. "La progression continue" est peut-être une voie du milieu, une manière différente de s’acclimater et de vivre l’altitude. L’objectif étant de rester en altitude en s’y immergeant avec le moins d’effort possible, pour vivre la sérénité et le plaisir d’un véritable voyage au sommet, sans aller-retour fastidieux au camp de base, parfois même sans camp de base. 
En changeant nos manières de faire pouvons-nous agir durablement sur des notions aussi complexes et fondamentales que le plaisir, le respect de soi et de son corps, le lien et la solidarité, la prise en compte des autres et de l’environnement.
L’hypoxie nous oblige à aller doucement, à prendre le temps, à favoriser une mutation indispensable de notre corps. Il nous oblige surtout à changer notre manière de faire, notre manière d’être.

Et c’est une chance, une expérience unique à approfondir…
Car tout est alors à reconsidérer : la préparation avant le départ, le choix du matériel pour une économie de moyens, la nourriture, les étapes entre les différents camps qui ne doivent pas excéder 300 à 400 m, la santé du groupe ou la météo, et même la gestion de nos déchets.


Le clin d'oeil d'Etienne Principaud...

Les différents textes écrit sur le sujet au fil des années.

  1. Les débuts, bien hésitants...
  2. Le texte pour Mountain Wilderness
  3. Quelques conseils, en vrac.
  4. Progression douce et hautes altitudes
  5. Un mot de Jean-Pierre Bernard
  6. Deux Mustang Phu... bien différent.
  7. Itinérances au long cours, itinérances des profondeurs...

cal
Au retour du Chong Kumdan II, après un voyage de 15 jours sur les glaciers du Karakoram Indien.
L' archétype d'une itinérances au long cours.

Un peu de Hauteurs ou, peut être, un peu plus de Profondeurs.

Itinérances au long cours, itinérances des profondeurs
Colloque scientifique


La Grave, du 15 au 17 janvier 2010
dans le cadre des Rencontres expés
Réseau Sportsnature.org

Dans la continuité du colloque que nous avons organisé et de l’ouvrage que nous avons publié autour du thème de l’itinérance (site sportsnature.org), nous souhaitons poursuivre la réflexion sur la question des relations de l’itinérance avec des immersions longues dans la nature.
Dans la perspective d’une mutation sociétale, il nous semble important d’observer la place qu’occupent aujourd’hui ces pratiques et les relations avec la nature que celles-ci sous-tendent. En effet, à une époque marquée par un catastrophisme ambiant, relatif à la destruction des écosystèmes et par la valorisation d’une nature aménagée et domestiquée, le statut de ces itinérances interpelle.
Faut-il les voir comme un prolongement des pratiques prométhéennes où il s’agit d’aller toujours plus loin dans la conquête des derniers espaces sauvages?
Sont-elles l’expression d’une fuite de la société et des affres du monde ? Peuvent-elles se concevoir comme des épreuves initiatiques ?
Sont-elles marquées par la volonté de s’immerger dans la diversité du monde à la recherche d’expériences récréatives esthétiques et mystiques ?
Où peut-on les saisir comme l’annonce d’un mode de vie itinérant recherché par nos contemporains ? Sans doute, toutes ses explications peuvent se combiner ou s’opposer en fonction du projet des itinérants.
Mais au-delà de toutes ces bonnes raisons, peut-on saisir l’émergence d’itinérances qui viennent recomposer la forme historique de celles-ci ?

Les approches sur le tourisme durable, l’alpinisme et le post-tourisme ont été l’occasion d’envisager d’autres rapports au voyage.
Si la vision classique de l’itinérance se conçoit dans le cadre d’un séjour touristique à l’étranger, on observe la volonté de développer des itinérances des profondeurs à proximité de son domicile. Si la montagne ne présente plus d’ailleurs exploratoire pour les conquérants de l’inutile, différents aventuriers et gens de l’ordinaire investissent ces lieux et proposent des parcours inédits pour redonner de la profondeur à ces territoires. On peut sans doute observer la vitalité de ces pratiques qui participent à repenser les liens entre l’ici et l’ailleurs, la ville et la nature, le familier et l’altérité, le propre et le sale, le travail et le loisir, le banal et l’exotique, le masculin et le féminin…
L’époque est marquée par une réflexion sur les mobilités légitimes et responsables dans le cadre des déplacements professionnels ou d’agréments. On s’interroge aussi sur le sens du voyage et sur la valeur de tourisme dans nos sociétés en mouvement et en crise. Dans ce contexte, les itinérances au long cours sont peut-être une occasion pour ré-inventer un rapport à la société qui ne valorise pas la vitesse, la domination, la consommation, les paradis artificiels, la nature technologisée…
Tous ces individus qui « larguent les amarres » et partent pour une semaine, six mois, deux ans et plus, à pied, à cheval ou à vélo, sur mer ou dans les montagnes, sont-ils des marginaux, des esthètes, des prophètes, des aventuriers, des touristes, des excursionnistes ou des gens qui s’engagent dans l’ordinaire itinérant ?
Sommes-nous en train de repenser le rapport à la nature dans la manière de créer des échanges avec les habitants, la faune et la flore, la terre et les eaux, le vent et la rocher ?
L’éco-itinérance est-elle une appellation dans l’air du temps pour faire différent tout en faisant la même chose que les itinérances classiques ?
Les expéditions polaires, maritimes ou himalayennes sous l’apparence de l’exotisme ne sont-elles pas aujourd’hui d’une banalité aventurière ou d’un classicisme culturel ?
La nature est-elle simplement pensée et vécue comme un palliatif au stress urbain et à la routine du quotidien ou sommes-nous dans le cadre des itinérances des profondeurs en présence d’individus qui investissent différemment la nature et perçoivent autrement sa place dans nos sociétés en errance ?

Sur un plan logistique et pratique se pose la question des procédures engagées pour s’engager dans l’itinérance des profondeurs.
En effet, la constitution des itinéraires, la définition du concept et du projet, l’approche de la sécurité, les types de transport, les liens avec les autres (livres, téléphone, internet,…) ou encore le choix du matériel ne sont pas des opérations et des pratiques qui vont de soi. Sans aucun doute, toute cette activité nécessite de développer des compétences pour organiser cette immersion longue dans la nature en référence à des styles itinérants, à des principes organisationnels particuliers, à des habitudes vécues ou à des orientations expérientielles désirées. De même, l’itinérant lors de ces déplacements s’inscrit dans un  quotidien où la vie s’organise autour des hébergements, des rencontres, d’échanges avec les membres du collectif, des repas et des multiples petites tâches qui ponctuent le rythme des journées. Une organisation du temps itinérant se construit qu’il semble intéressant d’expertiser pour mieux comprendre comment les identités contemporaines peuvent trouver dans ces pratiques une manière de repenser la vie en société. La lecture que les professionnels, les scientifiques, les aventuriers et les experts en ingénierie itinérante portent sur ces sujets apparaît fondamentale pour améliorer la connaissance de ces pratiques en situation.

Les sciences sociales dans le cadre de ce colloque peuvent nous aider à comprendre ces pratiques et à produire d’autres cadres de lecture que ceux issus des récits de course et de voyage permettant d’aborder autrement le rapport à la nature des profondeurs.
L’enjeu n’est pas seulement de s’inscrire dans une analyse des formes d’excellence sportive en nature (pour atteindre le sommet, faire une performance, battre un record,..) mais d’étudier  aussi la pratique de ceux qui envisagent l’itinérance comme une occasion d’une rencontre avec différentes dimensions culturelles, sociales et écologiques de la nature ou comme mode de vie. L’orientation théorique proposée (sociologie du sensible, approche ethnographique, anthropologie cognitive, géographie culturelle, économie du voyage…) et le choix des objets d’étude (pratiques alternatives ou atypiques, récits de voyage, immersion dans un groupe, territoire itinérant,…) sont autant d’ouverture pour apporter des connaissances précises sur ces objets.
Réseau sportsnature.org
Jean Corneloup ?

Les débuts.

Les prémices d’une expérience…, comme Monsieur Jourdain.
De la progression douce sans m’en apercevoir.
Lors de l’ascension du Ninchin Kangsa, un 7000 proche de Lhassa, un mauvais temps persistant nous avait obligé à installer beaucoup plus de camps d’altitude à l’occasion des trop rares éclaircies. Très surpris, nous sommes tous arrivés au sommet, le premier jour de beau temps !

La toute première fois…, un 8000 sans porteur d’altitude, sans corde fixe, ni oxygène…
Au printemps 2007, le Shishapangma (8013 m) fut une ascension heureuse.
J’avais choisi ce sommet pour être en dehors de la foule du Cho Oyu et pour fêter dignement mes 50 ans. Paul Vulin a proposé de réaliser l’ascension à ski et Pascal de Thiersant a insisté pour que nous n’utilisions pas de porteur d’altitude et donc, ni oxygène, ni corde fixe.
Pour l’organisation, je me suis beaucoup inspiré de l’expérience de Jean-Pierre Bernard, un guide du Chablais qui avait réalisé cette ascension sans retour au camp de base par une progression continue par paliers.
Pour le Shisha, nous avons beaucoup discuté et réfléchi, en comparant les différentes méthodes d’ascension. Avec toujours la même question en suspens : « Comment rester en altitude alors que tout le monde affirme qu’il est impossible d’y vivre ? »
Une autre phrase des médecins spécialistes de la haute altitude nous interpellait : l’obligation de faire des paliers très courts entre deux camps, 300 à 400 m de dénivelé maximum.
À l’heure du départ du camp de base, tout est prêt. Nous partirons en progression « escargot » avec notre maison sur le dos et sans redescendre au camp de base. Nous saluerons une dernière fois notre cuisinier en lui donnant rendez-vous dans 15 jours. Il éclatera de rire en nous serrant la main avec un tonitruant «  No problem, à demain ! ».
Comme beaucoup, il ne croit pas une seconde à notre technique de progression. La preuve, personne ne fait comme nous. Nous le retrouverons 16 jours plus tard, enfin soulagé de nous accueillir sain et sauf et le sommet en poche pour tous mes clients.
Que c’est-il passé durant ces deux semaines en altitude ?
Nous avons simplement progressé très lentement en restant chaque fois deux nuits au même camp pour déplacer notre matériel. Très haut, à notre camp 4, nous ferons même une journée de repos en réalisant un petit sommet en RTT, le Yebokangjiat, 7068 m. Puis, nous dormirons deux nuits à 7400 m pour gravir le sommet, avec une dernière nuit à 7050 m, avant de redescendre directement au camp de base.
Nous avons vécu longtemps en altitude sans problème particulier, avec surtout beaucoup plus de plaisir, jusqu’à plus de 7000 m. Une vie en altitude d’autant plus sereine que la montée a été effectuée progressivement et sans fatigue excessive (petit dénivelée, portage limité).
Grâce au Shishapangma, nous avions la réponse à nos questions : 
une nouvelle progression en altitude était possible.

Le Gurkarpo Ri, un sommet vierge au Népal…, sans camp de base.
À l’automne 2006, des chutes de neige et un glacier trop éprouvant nous ont obligé à changé d’objectif. Le Gurkarpo Ri, 6 898 m, a été réalisé « par hasard » en remplacement du Langtang Ri.
Ne connaissant rien de cette montagne, nous avons tout improvisé, avec toujours ce souhait d’expérimenter une progression continue, sans retour au camp de base. Nous avions dix jours devant nous et suffisamment de vivres d’altitude.
Trois jeunes népalais nous accompagnaient durant notre voyage en altitude pour nous aider à transporter notre matériel et en particulier les tentes et le matériel collectif. Ils ont dû s’adapter à cette progression et surtout apprendre à gérer leur nourriture d’altitude : la prévoir et la conditionner.
Comme au Shisha, nous avons pleinement profité de notre séjour en altitude en réalisant une nouvelle voie sur un petit sommet sans nom, l’arête des rapiettes (lézards en corrézien), puis en se permettant une journée de repos au camp 4 à 6 400 m, juste avant le sommet.
Ce sommet a été l’occasion d’apprendre à s’adapter au terrain. Les intervalles entre deux camps ont été plus importants, aux alentours de 600 m. Nous ne sommes pas redescendu au camp de base, avec une innovation importante puisque nous n’avions plus de camp de base. Le jour même de notre départ en altitude toute l’équipe de cuisine est directement rentrée à Kathmandu. Une petite équipe de porteurs de la vallée du Langtang est venue récupérer notre matériel d’alpinisme à la fin de nos 10 jours en altitude.
Cette absence de camp de base est certainement l’aspect le plus surprenant de cette ascension du Gurkarpo Ri. C’est un changement fondamental dans l’organisation de la logistique. C’est aussi une conception différente de la notion de confort. Un confort qui n’est plus concentré au camp de base, mais dans chaque camp d’altitude.

Dhaulagiri VII, 7246 m,
tous ensemble au sommet.
Avec François Damilano, c’était l’objectif que nous nous étions fixé dès le départ : être tous ensemble au sommet.
D’emblée, nous avons construit notre expédition sous le signe de la progression douce, avec une attention constante aux moindres détails pouvant favoriser une bonne acclimatation.
Le Dhaulagiri VI ou Putha Hiunchuli est un sommet techniquement facile, côté F. Pourtant, gravir un 7000 n’est jamais une entreprise facile.
Nous avons été comblé : être tous ensemble, alpinistes occidentaux et népalais, réunis le même jour au sommet est une belle réussite, chargée de sens et merveilleusement symbolique.
Pourtant, la difficulté d’être ensemble est bien réelle. Vivre de nombreuses journées avec une proximité importante dans l’espace réduit d’une petite tente est un puissant décapant relationnel. Grimper encordé fait également parti du jeu et ne simplifie pas forcément nos déplacements.
Cette obligation de « faire ensemble » représente le véritable challenge de l’ascension. Rester ensemble, c’est être solidaire, c’est s’accommoder des baisses de forme, des éventuels problèmes de santé des uns ou des autres. C’est aussi un facteur de sécurité et de confort moral.
Cette progression douce est aussi une posture pédagogique. Elle a permis à chacun de prendre la mesure des contraintes de l’altitude, tout en ayant le temps d’apprendre à s’y confronter pour en trouver les justes réponses.
Mais tout n’a pas été parfait… Malgré nos intentions, nous n’avons pas réussi à respecter les règles que nous nous étions fixées. L’attraction du sommet a été trop forte.  Du dernier camp  à 6360 m, plutôt que de faire un camp supplémentaire 300 m plus haut, nous sommes partis directement pour le sommet, comme toutes les expéditions précédentes. Avec 850 m à parcourir sur une grande distance, la journée a été longue et douloureuse, avec un retour tardif au camp. Les conséquences auraient pu être dramatiques en cas de problème. Ce ne fut heureusement pas le cas et un réveil en douceur, le lendemain a permis de gommer les fatigues de l’ascension.
Dans notre travail de guide de haute montagne dans les Alpes, ne pas être avec nos clients, ne pas les accompagner au quotidien tout au long de l’ascension seraient inconcevable. C’est pourtant ce que nous avons vécu pendant plus de 15 ans d’expéditions en Himalaya, de l’Ama Dablam au Dhaulagiri I.
Pour cette expédition, nous sommes resté ensemble durant toute la durée de l’ascension, soit 10 jours en altitude. Grâce à la progression douce, cette expédition nous a enfin réconcilié avec nos exigences professionnelles, elle nous a également permis de conjuguer haute altitude et plaisir.
C’est certainement le plus beau message de cette manière de faire. Ce plaisir partagé donne encore plus de sens à ces voyages « au pays de l’oxygène rare », il rend cette expérience encore plus exceptionnelle.

°Selon l’heureuse formule de Pierre Beguin

Il y a eu aussi l'immense voyage au Chong Kumdan, un 7000 vierge en Inde.
Puis, bien sûr, les deux "Mustang Phu" et le Kanjiroba.

Plus rien ne sera jamais comme avant !

Pour Mountain Wilderness
De la mobilité douce, à la progression douce en Himalaya…

La Grave et Kathmandu,
l’alpinisme dans les Alpes et les expéditions himalayennes,
la vie d’ici et de là-bas,
comme une profonde respiration…

Après avoir arpenté l’ensemble de l’Arc Alpin, enseigné l’alpinisme et posé mon sac en Oisans, l’Himalaya est devenu tout naturellement le cœur de ma passion de la haute montagne.
Au fil du temps, l’Himalaya s’est ancré dans mon quotidien, avec quatre ou cinq expéditions par an, des expéditions dédiées exclusivement aux sommets du Népal, de l’Inde ou du Tibet.
En Himalaya, ce ne sont pas uniquement les sommets qui m’attirent, mais aussi la notion de territoire. Un territoire aux multiples facettes, tant culturelles que sportives.
Un territoire immense que j’apprivoise, par petites touches, depuis plus de 20 ans.

Les expéditions en Himalaya, un sujet qui me passionne…
Il peut paraître paradoxal d’aborder le sujet des expéditions himalayennes alors qu’il nous faut actuellement accompagner une mutation sans précédent vers une société moins gourmande en énergie et plus respectueuse de l’environnement.
Si le monde du tourisme et le microcosme du « tourisme d’aventure » ne vont pas s’arrêter de tourner du jour au lendemain, il nous est possible de réfléchir au sens et aux réalités de ces voyages vers la haute altitude.
Une expédition en Himalaya est une expérience unique et exceptionnelle, qui va maintenant devenir de plus en plus rare. Il faut donc tout faire pour la rendre encore plus unique, encore plus exceptionnelle.
À la différence de nos Alpes, un sommet himalayen est à la fois très loin et très haut. « Partir en expé », c’est avant tout réaliser un véritable voyage, une immersion dans une autre culture, une rencontre avec les « autres ». Gravir un sommet himalayen, c’est se confronter à un milieu hypoxique et vivre une transformation radicale de son corps. C’est une rencontre avec soi-même. Ralentir le pas, porter attention au moindre détail, ne pas vouloir en faire plus ou trop, amplifient encore cette écoute de soi.
Vouloir donner encore plus de relief, et rendre nos aventures himalayennes  exceptionnelles c’est d’emblée accepter la réalité de nos capacités physiques en altitude : elles diminuent de plus de 50 % à plus de 6000 m.
C’est faire « avec la montagne » plutôt que contre. C’est donc aussi réfléchir à nos manières d’agir.

Entre technique himalayenne classique et technique alpine, une autre stratégie est possible.
C’est ce que nous avons appelé, depuis notre ascension du Shishapangma en 2006, la progression continue ou encore progression douce. Pour la petite histoire, nous l’avions initialement nommée « progression escargot », car, comme ces sympathiques gastéropodes, nous portions notre maison sur le dos.
Cette progression est basée sur deux réalités étroitement liées.
La représentation de l’activité himalayenne est imprégnée de souffrance, de mal-être, de traumatisme et de mort. C’est le mythe du héros, magnifié dans la plupart des récits qui perdure encore actuellement quand on parle d’expéditions en Himalaya et sur les 8000.
La grande majorité des pratiquants, que ce soit sur des petits ou des grands sommets, ne respectent pas une recommandation très simple argumentée par les experts de la médecine de montagne et les chercheurs sur les pathologies liées à la haute altitude : la différence d’altitude entre deux camps doit être limitée à 300 ou 400 m.

Simplement respecter ce critère est une véritable révolution de la pratique himalayenne.
Plus on se rapproche de cette recommandation, plus l’altitude devient vivable, plus elle s’ouvre sur la notion de plaisir, en bousculant au passage quelques idées reçues et manières de faire caricaturales. Par contre, augmenter la différence d’altitude entre deux camps c’est consciemment prendre le risque d’augmenter la probabilité de pathologies liées à l’altitude (mal-être, gelure, œdème).
La progression douce est en quelque sorte un très lent voyage en altitude.
Nous partons simplement vers le sommet depuis le camp de base, sans plus y revenir, avec juste nos tentes et ce qui est nécessaire pour vivre, 4, 10 ou même 15 jours en autonomie complète. L’acclimatation, déjà amorcée durant le trajet au camp de base se poursuit au fil de cette lente montée en altitude qui se veut la plus progressive et attentive possible.
La progression douce, c’est accepter de s’immerger dans ce milieu particulier de la haute altitude, plutôt que de limiter notre séjour à une simple incursion, la plus rapide et la plus réduite possible. Notre rapport au temps en est radicalement modifié et ce temps qui se dilate est source de plaisir. Avoir du temps, prendre son temps, c’est aujourd’hui un véritable luxe.
La progression douce est un voyage réalisé « tous ensemble ». Le groupe complet se déplace au fur et à mesure de l’ascension et de l’installation des camps. Tout est plus simple, il suffit de monter !
Cette obligation de « faire ensemble » dans ce huis clos expéditionnaire et dans la durée, représente le véritable challenge d’une ascension, c’est le lieu de multiples expériences de vie. Nous sommes très loin des valeurs de l’exploit individuel et du « chacun pour soi » véhiculé par la majorité des réalisations actuelles. L’encordement, par exemple, devient tout naturel.

La préparation, bien avant le départ, est une des clefs de la réussite.
Mais pas uniquement celle de l’ascension du sommet, déjà plus simplement, pour réussir à vivre ensemble. Durant cette préparation, un long travail d’épure est nécessaire, avec de vraies questions. La nourriture est un sujet crucial. Le matériel prend une place prépondérante. Surtout quand il faut tout transporter nous-même.
Il nous faut nous dépouiller du superflu, tout en conservant le nécessaire… et même la gestion des déchets doit être anticipée.

Puis un jour, il faut bien larguer les amarres.
Depuis le camp de base, partir en haute mer, pour une traversée qui passerait par le sommet, pour, bien plus tard, revenir au port. Ce départ symbolique qui nous coupe du monde des hommes nous oblige à reconsidérer le moindre de nos actes, car nous sommes directement responsables de leurs conséquences, pour nous, mais aussi sur tout l’équipage et sur notre traversée. Des actions pourtant très simples prennent de l’importance : aller trop vite, ne pas s’hydrater correctement, vouloir trop porter. L’écoute et le respect de soi, des autres, et forcément de notre environnement sont au cœur de cette progression douce.
L’expérience qu’elle permet ainsi de vivre est unique et exceptionnelle.
De retour au port, à la maison, dans notre vie quotidienne, cette expérience, ce voyage en altitude imprègne, plus ou moins durablement, notre pratique de la montagne dans les Alpes. Cette expérience nous permet d’envisager nos activités avec plus de conscience et de respect.
Et c’est peut-être cela, le sens profond de ces voyages à l’autre bout du monde, de ces voyages extra-ordinaires au pays de l’oxygène rare ?

Expédition et « progression douce », quelques détails pratiques.
Un texte écrit pour la préparation de l'ascension du Dhaulagiri VII

Les principales caractéristiques d’une progression en continue sont le déplacement des camps au fur et mesure de la progression et la nécessité de ce « faire ensemble » qui en résulte.

L’organisation du portage.
Le trajet d’un camp à l’autre est court, soit environ 3 h de marche ou 300 à 400 m de dénivellée.
Avant le départ, la première étape consiste en une évaluation du matériel nécessaire et donc transporté.
Généralement, 3 portages sont nécessaires pour transporter toutes les affaires indispensables à un séjour en altitude. Ce nombre diminue en fonction de la durée du séjour et donc de l’altitude de la montagne.
D’un camp à l’autre, la nourriture et le matériel sont transportés les premiers.
Le dernier portage se compose du matériel de couchage (sac de couchage et matelas), réchaud et affaire de confort, vêtement de protection.
Une aide extérieure, par des porteurs d’altitude, facilite grandement ces portages.
Deux impératifs : ne pas porter trop et contrôler le poids porté avec un peson fiable. Il faut compter environ 12 kg et pas plus de 15.
Dans une journée, il est parfois possible de faire deux aller-retour au camp suivant.
Au fur et à mesure de la progression, il est possible de se délester du matériel superflu.
À l’approche du sommet, le poids total à déplacer diminue de plus en plus, ainsi que le nombre de portages nécessaires.
L’équipe de porteur d’altitude se déplace avec le groupe et effectue l’ascension jusqu’au sommet, mais elle est parfois légèrement décalée pour réaliser plusieurs aller-retour et aider à porter notre matériel (les tentes, le gaz) en plus de ses affaires. Ponctuellement, un porteur d’altitude peu alléger la charge d’un binôme.

Les camps.
Les emplacements des camps ne sont généralement pas répertoriés pour cette progression en continue. Il faudra donc déterminer nous-même les meilleurs emplacements. Il s’agit d’ajouter un camp supplémentaire entre deux camps classiques. Mais c’est aussi la nature du terrain qui conditionne cet emplacement précis.
Généralement, le premier camp est installé avec l’aide des porteurs de vallée qui nous ont accompagnés jusqu’au camp de base. Puis, ce camp de base ne sera plus utilisé.
Lors de la progression, une petite équipe de pointe est souvent décalée d’une ½ journée pour bien choisir le camp suivant et optimiser le déplacement du groupe.
L’utilisation d’une petite tente supplémentaire facilite le stockage des affaires transportées.
En cas de météo moyenne, il est possible d’effectuer une petite journée d’un camp à l’autre.
Quelques conseils :

  • Préparer l’emplacement de la tente (terrassement et damage) lors d’un premier portage facilite son installation le jour suivant.
  • Plus cette tente sera bien montée, plus la vie y sera confortable et plus la tente résistera aux conditions météorologiques difficiles.
  • Des petits pieux à neige sont prévus pour chaque tente et de petits sacs en plastique permettront de confectionner de très bons ancrages complémentaires.

L’alimentation.
Il est nécessaire de consacrer du temps à la préparation de la nourriture. Il faut environ une journée complète pour l’achat et le conditionnement.
Cette nourriture sera transportée en soute depuis Paris, à condition que la plupart du matériel personnel ait été envoyé en fret.
Il est préférable que l’alimentation soit conditionnée pour chaque jour.
Le plus important : choisir des menus que vous aimez vraiment !
Les qualités d’appétence d’un repas sont plus importantes que la réduction du poids à tout prix, même si ce poids n’est pas à négliger.

  • Les goûts les plus simples sont plus facilement tolérés en altitude.
  • Les casse-croûtes salés (jambon cru, saucisson, foie gras, cacahuètes, thon) sont très appréciés.
  • Les plats déshydratés sont à la fois moins chers et meilleurs au goût que les lyophilisés.
  • Sur place, chaque binôme dispose d’un réchaud, de deux casseroles et du gaz nécessaire.
  • Les emballages en carton sont souvent nécessaires pour éviter de retrouver des biscuits en miettes.

Organisation des journées.
La progression continue ne necessite pas des journées très longues. Le réveil n’est donc pas très matinal et les départs se font avec le soleil.
L’objectif principal reste le plaisir du déplacement.
Les temps de vie et de repos dans les tentes sont importants : livre, musique, papiers et stylo, sont des compagnons indispensables.
La gestion du sommeil n’est pas facile car les nuits sont longues et l’hypoxie perturbe notre organisme et nos habitudes. Tisanes, huiles essentielles, somnifères légers sont des aides précieuses.
La descente sera forcément rapide, il suffit de descendre avec beaucoup moins de poids à transporter.

Météo.
Des prévisions météorologiques régulières nous permettront de moduler nos déplacements, même si la régularité d’une progression continue simplifie énormément les décisions.
Nous serons simplement attentif à l’arrivée d’un gros mauvais temps ou en cas de vents violents
Dans la dernière phase d’ascension, nous pourrons aussi choisir d’attendre les meilleures conditions possibles (dans la limite du temps disponible, bien sûr).

Santé et évacuation.
La télémédecine ( téléphone-satellite et contrat avec SOS MAM ), la pharmacie collective de l’IFREMMONT et  donc la diminution des pharmacies individuelles, facilitent la gestion de la santé de chacun.
C'est le fait de "rester tous ensemble" qui permet de mieux gérer et de prévenir les problèmes de formes physiques ou médicaux.
La prévention prend beaucoup plus de place, principalement dans l'attention à soi.
La partie médicale est plus simple à prendre en compte dans ce mode de déplacement plutôt doux.
En conclusion, moins de problèmes car moins de pressions, moins d'agressions tant morales que physiques. Plus de plaisir aussi...
En cas de problème (et cela nous est arrivé justement au Mamostong en 2007) un participant peut redescendre d’un camp d’altitude avec un Népalais de l’équipe, le camp de base a été conservé justement pour cela.

Poubelles mode d’emploi.
Chaque binôme gère ses propres déchets (emballage qui brûle/plastique/boites et cartouches de gaz). Le tri immédiat des poubelles facilite leur combustion ou leur recyclage de retour au camp de base.
À mi-parcours, un dépôt bien identifiable permet d’éviter de transporter ses ordures jusqu’au sommet ! Elles seront bien sûr récupérées à la descente.
Les sachets plastiques, les bouteilles et les boîtes réutilisables seront donnés aux porteurs locaux. Tous les emballages combustibles seront brûlés sur place. Les déchets organiques seront enfouis ou donnés en nourriture aux animaux. Les emballages métalliques seront redescendus et nous essaierons de contrôler le processus jusqu’au bout.
Paulo, Mars 2008

PROGRESSION DOUCE ET HAUTES ALTITUDES
Par François Damilano

Séduit par la réflexion et les expériences menées par Paulo Grobel lors de ses accompagnements en Himalaya, j’ai testé la « progression douce » au printemps 2008 sur le Dhaulagiri VII. Ce sommet du Dolpo était le premier 7000 pour l’ensemble de nos clients. Tous les membres de l’expédition ont atteint le sommet avec une qualité de plaisir que je n’avais jamais vécue sur un sommet himalayen.
Issue d’une réflexion sur les usages en cours depuis le développement des expéditions guidées, la théorisation de cette approche alternative et son application radicale a obligé chacun de nous à s’interroger sur ses motivations et la manière d’aborder son aventure.

Sur les grands sommets himalayens (les + de 7 000 m), le style de progression le plus classique demeure la technique "himalayenne". À partir d'un camp de base, l'équipe installe des camps d'altitude en plusieurs allers-retours (période d’acclimatation), puis le sommet est tenté en une incursion la plus courte possible. En fonction de son expérience et de sa sensibilité, chacun adapte peu ou prou cet usage en fonction du profil de la montagne, de la météo et des caractéristiques du groupe.
Pourtant cette progression « par pics » est souvent génératrice de traumatismes importants (physiques et psychologiques) ; traumatismes dus aux changements radicaux de lieux et d’altitudes ainsi qu’à la lourdeur de la logistique. La notion de souffrance imprègne d’ailleurs si fortement les récits d’expéditions, qu’elle en est devenue une clause de style, imprégnant définitivement notre imaginaire himalayen.

Altitude et souffrance
En progression classique, la différence d’altitude entre chaque camp est importante (800 à 1000 m) et donc peu propice à l’acclimatation. Au-delà de la stricte problématique d’altitude, les grandes différences de pressions subies lors des grosses dénivellations (positives ou négatives) infligent au corps des contraintes dont les effets sont souvent ignorés. D’autre part, la quantité de matériel à transporter (1 jeux de tente pour chaque camp) et la longueur des parcours nécessitent des efforts très soutenus.
Chaque étape est donc coûteuse en énergie. En témoignent la plupart des récits qui décrivent par le menu la difficulté à monter le camp ou l’inconfort d’y vivre. Les difficultés de récupération, dues en particulier à une fatigue excessive, sont notoires : incapacité à s’alimenter et à s'hydrater correctement, sommeil peu réparateur. Enfin, l’utilisation des différents camps d'altitude conduit le plus souvent à un éparpillement des participants sur la montagne et pose des problèmes de gestion du groupe (sécurité, communication, prise de décision, relations humaines, isolement).

La progression par paliers
Constatant que ces longs allers-retours entre camp de base et camps d’altitude étaient souvent traumatisants pour leurs clients, quelques guides ont cherché dès les années quatre-vingt à sortir des usages en vigueur. En France par exemple, Jean-Pierre Bernard et ses amis innovent la « méthode par paliers » au Kun  (7087 m), au Khang Tengri (6995 m) puis au Shisha Pangma (8013 m) : « Nous avons fait grimper tout le monde au même rythme, en se stabilisant par des camps progressifs sans jamais redescendre ». « Je pars du principe que toute montée en altitude agresse l’organisme. Je travaille donc par paliers. On monte, on s’arrête, mais on ne redescend pas. Ainsi pour le Shisha Pangma, nous avons atteint 7050 m le vingtième jour et nous sommes restés deux nuits à cette altitude avant de parvenir au sommet ». Ces réussites suscitent pourtant peu d’intérêt dans le milieu des expéditions. Jean-Pierre Bernard raconte aujourd’hui : « J’avais fait un exposé sur cette méthode en 1990 à un colloque de l’ENSA. Mais il était convenu à cette époque que vivre au-dessus de 6500 m était réservé à une élite. Alors, que penser d’un groupe passant 5 nuits consécutives à 7000 m ? ».
S’inspirant directement de cette démarche, Paulo Grobel affine une approche des hauts sommets en « progression douce ». L’ascension est abordée comme un « voyage en altitude », privilégiant l’immersion (rester en altitude et trouver le moyen de bien y vivre) plutôt que l’incursion (y séjourner le moins de temps possible, se réfugier au camp de base).
Montant en autonomie complète depuis le camp de base, l’équipe progresse alors de façon ininterrompue vers le sommet en se déplaçant par paliers avec son camp. C’est une synthèse entre la progression continue d’une part – méthode utilisée par l’élite capable de gravir en un jet les plus hauts sommets – avec l’acclimatation douce d’autre part – qui consiste à monter par petits paliers pour laisser au corps le temps de s’acclimater aux effets de l’altitude.

Comment ça marche ?
En phase d’acclimatation, les médecins spécialistes de l’altitude préconisent depuis longtemps de limiter à 400 mètres le dénivelée entre deux nuits (au-dessus de 3000 m d’altitude). Pour s’acclimater, il faut donc du temps. Constatation qui renvoie à la question de savoir comment optimiser l’acclimatation de chacun dans un temps imparti souvent trop court !
Ainsi, sur les pentes du Dhaulagiri VII en 2008 ou sur celles du Shishapangma en 2007, le nombre de camps d’altitude a été doublé en comparaison des usages. Et cette mise en pratique impacte autant la philosophie que l’organisation de l’expédition :

  1. Pour limiter au mieux les différenciels d’altitude, la progression est continue. Une fois le premier camp équipé, il n’y a plus de retour au camp de base. Le camp de base n’est plus qu’un « passage » et n’abrite qu’une équipe locale très réduite et du matériel de sécurité. Sans séjours prolongés au camp de base, l’intendance est extrêmement allégée : infrastructure de tentes et réserve de nourriture limités, absence d’équipement lourd de type bureautique (ordinateur/lecteur dvd /groupe électrogène…).
  2. Avec 400 m environ de dénivelé entre deux camps, l’étape quotidienne est courte. Il y a du temps pour progresser, se nourrir et s’hydrater à loisir, installer le camp sans stress, effectuer un second portage, puis s’autoriser une petite sieste… Moins fatigué et mieux hydraté, le corps récupère mieux… et la nuit devient réellement réparatrice.
  3. L’hypoxie est la réalité commune à tous les alpinistes : au-dessus de 6000 m, plus de 60% de nos moyens physiques se sont envolés ! Alors, pour favoriser l’acclimatation et rester dans un effort de plaisir, le poids des sacs portés est limité volontairement (et la pesée systématique). Mieux vaut un aller-retour supplémentaire ente deux emplacements de camps que de s’échiner sous une charge trop lourde. Chacun apprend à déterminer sa charge critique et expérimenter qu’à 1 kg près on bascule d’un portage agréable à un labeur éreintant !
  4. « Vivre » en altitude en autonomie complète impacte le choix du matériel, de la nourriture et l’organisation humaine au sein du groupe. Cette autonomie oblige de manière extrêmement poussée à choisir, préparer et gérer le matériel en travaillant sur les deux contraintes à priori antinomiques : confort/poids. Compte tenu de l’allongement du temps de vie en altitude, il est indispensable de parvenir à une bonne qualité du quotidien (nourriture, couchage) tout en se dépouillant du superflu afin de limiter la charge à transporter (volume, poids). Cette démarche demande un important travail préparatoire et une forte implication à la philosophie du projet.
  5. Les membres du groupe progressent ensemble. Progresser ensemble, c’est se construire un « espace-territoire » à échelle humaine qui aide à gérer l’isolement et l’immensité des espaces. Revenir à la notion de cordée dans la progression et de binôme sous la tente renforce une solidarité bénéfique à chacun. Poser le pas pour se mettre au rythme de celui qui connaît une méforme, c’est se donner du temps pour parfaire son acclimatation et ne pas se retrouver seul le jour de doute, c’est construire une attention réciproque évitant les enfermements individuels.

Des nouveaux outils
Deux outils aident à gérer ces séjours en altitude : l’information météo et la télémédecine.

  1. Dans le milieu des années quatre-vingt-dix, le développement fulgurant d’Internet et les progrès de la téléphonie satellite (miniaturisation et allégement des téléphones, autonomie accrue des batteries, fiabilisation des connections, spécialisations de météorologue) ont permis à l’himalayiste de disposer de prévisions météos fiables et gérables. Connaître le temps à venir permet d’optimiser le planning de progression et de supprimer un stress énorme.
  2. Avec la création et le développement de services de télémédecines comme l’Ifremont, chaque expédition peut aujourd’hui partir avec une pharmacie optimisée et un numéro de téléphone permettant de joindre une permanence de médecin spécialisé 24h/24h. Diagnostics et traitements peuvent ainsi êtres ajustés et devraient éviter les errements d’une automédication excessive.

Un champ expérimental
Si la « progression par paliers » a démontré son intérêt et son efficience sur plusieurs hauts sommets, elle témoigne surtout d’une réflexion sur la manière de vivre la haute altitude. Pour ses promoteurs, il ne s’agit bien évidemment ni de banaliser, ni de faire croire que l’himalaysme serait à la portée de tous. Il ne s’agit pas non plus de s’illusionner de quelque « recette ». Au contraire, il s’agit pour eux d’alimenter le débat, de proposer des pistes et d’esquisser quelques réponses qui, sortant du champ de la performance, s’adressent à tout alpiniste qui continue de rêver de haute altitude.

 

A lire...

« Shisha pangma, une nouvelle approche de l’acclimatation », Montagnes Magazine 132, décembre 1990.

« Les 8000 de J.P. Bernard », Vertical 32, mars 1991. A propos de son expédition au Shisha Pangma où Jean-Pierre Bernard parvient au sommet avec 7 de ses 8 clients.

Témoignage passionnant sur le travail de prévisionniste météo au service des expéditions :  « Le routeur des cîmes » , Yann Giezendanner et Françoise Guais, Éditions Guérin.

 

 

 

Un mot de Jean Pierre Bernard
une lettre à la rédaction de Montagnes Magazine, en février 2009

La méthode des paliers, dite "stratégie de l'escargot"

Suite à un article du guide Paulo Grobel sur Montagnes Magazine me citant comme initiateur de cette méthode, illustré par un excellent film de François Damilano, je me permets d'apporter quelques précisions. Personnellement je suis heureux que cette philosophie de "l'expédition douce" soit enfin ramenée à la lumière.

Elaborée avec l'aide de mes clients et ceux de Terres d'Aventure sur les sommets d'Amérique du Sud (1980 à 1990), elle s'est perfectionnée en Himalaya (Kang Yaze, Kun, Khang Tengri…). Basée sur le groupe et l'acclimatation à la très haute altitude, elle fit merveille au Shisha Pangma (8046 m). A cette époque, les grimpeurs ne pouvaient compter que sur eux-mêmes. La conjoncture chinoise interdisait aux structures l'usage de la radio, la venue de porteurs népalais et s'ingéniait à multiplier les démarches administratives. Seuls sur cette montagne,  dans des conditions d'isolement total avec l'extérieur, durant plus de 25 jours, que les huit membres (1 professionnel et 7 amateurs) ont vécu l'aventure de leur vie.
François Damilano me faisait part de son étonnement que cette méthode n'ait pas eu plus d'impact sur le milieu, même après un exposé en 1990  à un colloque de l'ENSA sur les expéditions. Il était convenu à cette époque que vivre au-dessus de 6500 m était réservé à une élite. Alors que penser d'un groupe passant 5 nuits consécutives à 7000 m !

A remarquer que cette démarche s'inscrit dans l'esprit exposé sur le Grand Alpinisme, développé dans votre excellent numéro, Montagnes Magazine n° 337. Basée sur la responsabilisation des acteurs, sans renfort de porteurs, de cordes fixes, ni d'oxygène, elle permet d'aborder l'altitude avec sérénité.

Par contre, je réfute le terme "escargot" pour décrire ce genre d'expédition, car cette désignation suggère une certaine lenteur pouvant conduire à une augmentation des risques. Nous avons toujours privilégié la rapidité du groupe. Par exemple, le Mt Mac Kinley a été réussi (8 personnes sur 9 au sommet) en 13 jours Anchorage-Anchorage, sans acclimatation préalable. Pour le Shisha Pangma ce fut 29 jours Paris-Paris (7 personnes sur 8 au sommet), y compris les aléas dus aux difficultés d'autorisation et de déplacement en Chine en 1990.

Encore merci à ces deux guides d'avoir actualisé cette approche en utilisant les moyens modernes tels que routeur météo et le contrôle médical par téléphone satellite.
Personnellement je continue et perfectionne cette méthode avec l'aide de mes amis-clients pour réussir mes mini-expéditions.
Bien entendu, je me tiens à disposition de ceux qui s'intéressent à cette méthode des paliers, plus compliquée qu'elle n'y paraît.
Amicalement, Jean-Pierre BERNARD.
jpbernard.guide@wanadoo.fr

Le sens profond de « la progression douce »©…
En complément du dossier sur Mustang Phu

Quelle progression choisir ?
Il s’agit bien d’un choix et c’est l’élément le plus important de cette réflexion sur la progression douce.
Permettre et proposer un choix...enrichir un regard.
Un regard le plus large possible, le plus respectueux possible sur cet alpinisme bien spécifique des montagnes himalayennes.
Et, justement, un deuxième groupe évoluait sur le même itinéraire, à la même période : un groupe français, encadré par un guide UIAGM et de la même taille.
L’occasion idéale, en juxtaposant les réalités vécues par les deux groupes, d'illustrer la notion philosophique du voyage en altitude, qui donne tant de sens à la progression douce.
Mais attention, à chacun sa réalité et ces objectifs. il ne s'agit absolument pas d'opposer les choses, simplement de les mettre côte à côte et de constater les différences. Mais si, c'est possible...

Cet automne 2008, nous étions deux expéditions en même temps pour traverser de Mustang à Phu et gravir le Saribung Peak.
Pour les deux groupes, tous les participants ont atteint le sommet.
Pour autant, les manières de faire n’ont pas été identiques et il est intéressant de les comparer pour mieux en comprendre les enjeux et pour pouvoir réellement choisir.

Voici le déroulement de ces deux expéditions.
L’itinéraire global, ainsi que le camp de base, le camp 1 et l’arrivée à Phu sont identiques. Par contre, le découpage des étapes est différent.

Groupe A

Groupe B

Arrivée au camp de base, xxx

Arrivée au camp de base, xxx

1er portage au camp 1 ou repos
nuit au camp de base

1er portage au camp 1 ou repos
nuit au camp de base

Montée et nuit au camp 1
L’équipe de cuisine prépare de l’eau chaude.
Les repas sont fournis par l’agence.

Montée et nuit au camp 1
Chaque binôme prépare lui-même ses repas, qu’il a choisis et achetés.

Montée au Saribung Peak, xxx
Descente sur l’autre versant et nuit au camp 2 à XXX
L’équipe de cuisine prépare de l’eau chaude.
Les repas sont fournis par l’agence.

Montée au Saribung Pass, xxx
Installation du camp 2 au col à XXX
Chaque binôme prépare lui-même ses repas, qu’il a choisis et achetés. Participe au portage.

Descente à Phu, xxx
L’équipe de cuisine prend en charge l’ensemble des repas

Ascension du Saribung Peak, xxx
Nuit au camp 2 au col à XXX

 

Descente au camp de base du Bhrikuti, xxx
L’équipe de cuisine prend en charge l’ensemble des repas

 

Descente à Phu, xxx
L’équipe de cuisine prend en charge l’ensemble des repas

Une différence fondamentale existe dans la place consacrée à la vie en altitude.
Pour le groupe A, il ne faut surtout pas rester et vivre en altitude.
Il ne faut pas confronter le groupe à l’organisation de cette vie en altitude, et en particulier à la confection des repas du matin ou du soir (choisir ces repas, se faire fondre de la neige, se préparer son repas) et aux problématiques du portage.
Pas de séjour en altitude et donc pas d’apprentissage de toutes les compétence nécessaire à cet aspect particulier des expéditions en altitude.
A l’inverse, l’organisation du groupe B, avec ces deux nuits supplémentaires en altitude oblige chacun à vivre, à expérimenter cette réalité de la vie de là-haut, avec une préparation préalable, avant le départ, et un apprentissage in situ.
Il est intéressant à savoir que le groupe A était « en avance » d’une journée sur son programme et qu’une journée supplémentaire était consacrée à un détour par Naar. Une belle illustration de l’opposition qui existe entre « faire plus » et « faire mieux »…
Pour le groupe A, il était matériellement possible de choisir une « progression douce »©.

Faire le choix de ce style de progression, ce n’est pas uniquement respecter les limites de notre corps face à l’univers hypoxique. C’est aussi un choix philosophique qui imprègne l’ensemble de la conception et de l’organisation d’une expédition.
C’est un véritable choix.

Bien sûr, tous les clients ont atteint le sommet.
Mais, trop souvent la réussite du sommet évite de se poser des questions sur la qualité de ce qui a été vécu par les participants. Le plaisir éprouvé, l’état de fatigue, les difficultés rencontrées, les formes de coopération misent en place (la notion de cordée) sont autant de sujets d’une richesse insoupçonnée.
Il n’y a malheureusement pas souvent d’expression, de questionnement au retour du sommet. Pas assez de mots posés pour exprimer toutes les intensités, les tonalités des émotions éprouvées.

Cela demande du temps.
Il est facile et confortable de mettre en place un programme privilégiant le « faire ». Faire, encore et toujours. Toujours plus… Vite en haut, vite en bas.
Évitant ainsi tout questionnement, toute expression de nos émotions. Et très vite, ces émotions du sommet, le chemin pour y parvenir, s’estompent dans le flou de l’action suivante : la descente et le retour.
Un merveilleux instant d’intériorité a ainsi été occulté.
Comme sont nom le suggère, « la progression douce »©  est d’une lenteur exaspérante.
Mais, par ce temps qu’elle libère, elle ouvre un espace pour y accueillir tout notre ressenti. Elle donne ainsi plus de sens, plus de profondeur à notre activité.

Ces deux expéditions sur le même sommet ne peuvent pas se comparer tellement elles illustrent deux choix différents.
Pourtant, elles sont toutes les deux dans la sphère commerciale.
Pourtant, les participants sont des clients qui ont achetés une prestation à un prix sensiblement équivalent. Ils sont, de la même manière, encadrés par un guide de haute montagne UIAGM.

Ce questionnement sur le sens donné à une expédition himalayenne a-t-il un sens dans le cadre d’une expé commerciale ayant des enjeux économique ?

Au-delà des expédition encadrées, cette réflexion ne concerne-t-elle pas l’ensemble des expéditions himalayennes, professionnelles ou amateurs ?

Un petit clin d'oeil à mes partenaires
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Et les liens qui vont bien : Salewa, Asolo, Petzl, Beal, les lunettes Adidas

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Mais aussi avec Triple Zero pour les duvets, CILAO pour les sacs à dos, les baudriers light.

Et bien sûr, l'IFREMMONT pour son soutien et suivi médical.

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