"Poubelles, mode d'emploi"
Mountain Wilderness et l'Himalaya



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Mountain Wilderness est née d'un prise de conscience, par les plus grands alpinistes de leur époque, de l'état des montagnes : "rétrécissement" des Alpes, pollutions en Himalaya, sans parler des questions d'éthiques...
En Himalaya, Messner a prouvé qu'on pouvait gravir les plus hauts sommets du globe sans oxygène ni assistance : peut-on encore s'affronter aux géants himalayens comme le faisaient les expéditions nationales ? L'oxygène doit-il être banni ? Quel impact les expéditions ont-elles sur le milieu et les populations locales ? Quid du trekking ? Les camps de bases sont-ils condamnés à être des poubelles, et les voies normales à être envahies de dizaines de kilomètres de cordes fixes ?
Dès sa création, Mountain Wilderness a engagé une réflexion sur ces sujets.
Premier élément de réponse : l'organisation à l'été 1990 de la première expédition de nettoyage en Himalaya.
Baptisée « Free K2 », elle vise non moins que le nettoyage du plus dur sommet du monde : le K2.

Et bien sur, une petite visite guidée sur internet est indispensable...
http://france.mountainwilderness.org/
http://france.mountainwilderness.org/index.php?action=afficher&rub=57&id=1

Avec le texte original "Expé mode d'emploi, par Olivier Paulin, participant à l'expédition Free K2 de Mountain Wilderness
http://france.mountainwilderness.org/index.php?action=afficher&rub=57&id=4

Texte écrit de retour de l'expédition Free K2 pour les annales 1990 du GHM.

"Les vrais alpinistes laissent les refuges propres."
Voilà ce que j'ai souvent lu en refuge entre un tapotement de baromètre et un coup d'œil au mauvais temps à l'extérieur.
L'expédition FREE K2 n'était que l'extension logique du texte de l'affiche du CAF aux montagnes et aux expéditions. Les vrais himalayistes, donc... n'auront qu'à appliquer quelques mesures tout à fait pratiques que nous avons pu tester en vraie grandeur cet été (car nous étions nous aussi une expé assez importante). Mesures qui ne sont guère autre chose que celles qu'on trouve dans le manuel du fantassin en campagne.

1 - C'est fou ce qu'on peut brûler comme chose si on le veut bien : emballages, cartons, plastiques, vieilles tentes, etc... Tout cela à condition de le garder bien au sec à l'abri de la pluie et de la neige pour un jour favorable, ou mieux, en le brûlant au fur et à mesure. Même à plus de 6000 mètres, il n'y a aucun problème. Un peu de fumée et de cendre, voilà tout ce qui reste.

2 - Les boites métalliques : nous avons calculé que nous ouvrons une ou deux boîtes de conserve par jour et par personne au maximum. Ce qui, en supposant un mois de séjour au camp de base à dix personnes donne environ 600 boites. Sans nul besoin de machine sophistiquée, une grosse pierre maniée à deux bras vous écrase fort proprement n'importe quel boite ou cartouche de gaz vide. Là encore, nous avons vu qu'il fallait 300 boites écrasées pour remplir un bidon plastique classique, c'est à dire une charge de 25 kg pour un porteur ; soit, dans l'exemple de tout à l'heure, en tout et pour tout deux charges à redescendre à la civilisation. Car nous n'eûmes aucun mal à Skardu, comme dans nombre de pays du tiers-monde, à trouver l'équivalent de nos chiffoniers-ferrailleurs d'autrefois pour racheter ce métal. D'accord, ça ne paie pas les deux porteurs, mais avouez que c'est assez satisfaisant pour l'esprit et pour l'œil, quand on pense aux trente mille boites récoltées cet été autour du camp de base du K2 !

3 - Le verre : évitez au maximum d'en emporter, voilà tout ; c'est très lourd, ça se casse, on n'ose plus marcher pieds nus. Dans la mesure du possible, mettre le liquide dans des gourdes plastiques, incassables et qui feront des cadeaux fort appréciés des porteurs en fin de séjour. Tant pis pour le contenant du whisky et autres renforts moraux du camp de base. Après tout, qu'importe le flacon dit justement le proverbe...
4 - Les excédents de vivre (le cas de figure inverse pose peu de problèmes, enfin, disons pas les mêmes). Les solutions de facilité :

- en faire cadeau à l'expé qui arrive laquelle aura peut-être encore plus d'excédent en fin de séjour...
- en faire cadeau aux porteurs : on va retrouver des ordures éparpillées tout au long de la marche de retour, à moins d'avoir un sirdar à la poigne de fer. Le mieux, n'en faire cadeau qu'une fois la marche terminée, ou bien revendre aux épiciers locaux, etc...

La solution crève-cœur, si on est pas bien riche de porteur et d'argent, si on est la dernière expé de l'année (ou de la décennie) : ouvrir et VIDER toutes les boites. Les corbeaux qui n'hésitent pas à démolir une tente à 7000 mètres pour s'approvisionner seront ravis, ainsi que les divers rongeurs du camp de base (cette année il y avait des espèces de grosses souris au camp de base avancé au pied de l'éperon ; comment avaient-elles franchi la chute de sérac, mystère !). Et bien sûr, retour au paragraphe deux, écraser et redescendre les boites vides. En effet, il ne faut pas croire que les boites laissées pleines, sauf à très haute altitude, resteront consommables. Cette année, nous avons ouvert plusieurs centaines de boites laissées par de généreux donateurs : ça me rappelait certaines incisions d'abcès...

5 - Les piles, batteries, etc... que consomment nos lampes, appareils photos, talkies-walkies, caméras, walkmans, pianos, etc... Eh bien non seulement il faut les redescendre, mais peut-être même les ramener en Europe où existent les méthodes de retraitement valables (Béghin raconte l'empoisonnement mortel de yacks s'étant abreuvés dans une mare contaminée au mercure au camp de base chinois, non tibétain de l'Everest.).

6 - Pour mes chers confrères : est-il normal de localiser l'emplacement de l'infirmerie grâce aux aiguilles, seringues, compresses, flacons, pilules, ampoules, lames de bistouri, etc, qui jonchent le sol ???

7 - Et encore, sur le plan de l'hygiène : il faut absolument creuser des feuillées, en aval du camp, et à plus forte raison de la prise d'eau potable. L'odeur n'est pas terrible mais du moins localisée ; c'est mieux que d'avoir de la merde éparpillée sur des hectares autour du camp et de voir voleter les jours de vent les petits papiers multicolores (une bonne habitude est de toujours avoir son briquet et de la brûler dès qu'on s'en est servi lorsqu'on est loin des feuillées). En fin d'expé, on doit reboucher le trou et on laisse faire la nature. Ça, c'est le cas favorable des camps de base sur la terre ferme. Sur la neige ou la glace, le problème est plus difficile, et j'aimerai connaître las solution (peut-être les WC chimiques ?..).
Vous avez remarqué que tout ce qui précède concerne en fait le camp de base, qui est la zone la plus polluée.
Et l'altitude alors ? Eh bien, disons qu'au camp de base, l'idéal est relativement facile à atteindre. Pour l'altitude, c'est beaucoup plus difficile, aussi ce qui compte, ça n'est peut être pas l'idéal (car je sais bien qu'on peut ne pas vouloir remonter pour cause d'échec, de fatigue, de mauvais temps, de manque de temps, etc...) mais du moins de tendre vers l'idéal, et de ne pas considérer la chose comme impossible. A défaut de réussir, essayons au moins d'en redescendre le maximum, essayons de laisser une montagne sans trace de notre passage, pour que d'autres y retrouvent les mêmes joies et les mêmes difficultés que nous sommes venus y chercher.
Franchement, où était l'intérêt de se retrouver dans certaines sections de l'éperon des Abruzzes avec dix cordes fixes en parallèle ? Qu'a pensé Pierre Béghin lorsqu'il s'est retrouvé au Lhotse dans les cordes fixes des Soviétiques ?

La tradition de l'alpinisme, dont le GHM se veut le dépositaire, c'est, qu'on le veuille ou non, respecter une double éthique : aller au maximum de difficulté avec le moins de moyens possibles, c'est à dire avec l'élégance, et donc l'exigence maximale, et ce sur des montagnes qui, ne l'oublions jamais, sont bien plus qu'un stade, un endroit de toute beauté.

Olivier Paulin,
participant à l'expédition Free K2 de Mountain Wilderness

 

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